À Bruxelles avec Médecins du Monde
Véritable béquille pour la Santé Publique, les consultations pour sans-papiers et sans-abri de Médecins du Monde débordent. On cherche des médecins et des infirmières.
Elle parle pour sa sœur, figée sur sa chaise. "Je lui ai obtenu un visa pour un mois. Dans son village isolé du Kasaï, elle n’a pas accès aux médicaments. Mon père est mort du diabète, il était devenu aveugle. J’ai aussi la maladie." "Le sucre est bon", répond le docteur. Les analyses sanguines sont bonnes, les radios aussi. Mais la sœur se plaint de violents maux de tête. La tension est trop haute. Le médecin bénévole prescrit des médicaments pour l’hypertension. La femme demande à voir un cardiologue. Il lui indique où se rendre. Médecins du Monde organise aussi des consultations gratuites de médecine spécialisée. Elle explique que la commune demande un papier pour attester de la nécessité pour sa sœur de prolonger son visa. Et qu’on lui conseille de prendre un avocat pour introduire une demande à l’Office des étrangers. Le docteur lui dit que l’assistante sociale va s’occuper d’elle.
Du cœur et de la raison
Les bénévoles ont du cœur mais ils doivent aussi garder la raison. Ici, au CASO (Centre d’Accueil, de Soins et d’Orientation de Médecins du Monde), les médecins soignent une population fantôme, les sans-papiers, les sans-ressources, ceux en attente, en rupture de visa, les plus vulnérables. Fragiles et exposés, ces fantômes sans domicile fixe et au profil administratif flou vivent des pathologies plus lourdes que les patients habituels. Leur parcours chaotique et leurs conditions de vie précaires sont générateurs de traumatismes et aggravent leur santé mentale. Le constat est le même au CASU (Centre d’Action Sociale Urgente) où l’ONG prête son personnel médical qui offre aux sans-abri des consultations gratuites. Là aussi, s’il s’agit de déceler et soigner les maladies, la capacité d’écoute est essentielle. Il ne faut pas oublier l’objectif qui est d’orienter ces patients vers les structures officielles de soins durables. Solitude, violence, froid, peur. Ces maladies-là font aussi des ravages et mènent à la détérioration de l’état de santé. Car, c’est attesté, ce sont les plus pauvres qui ont le plus mauvais état de santé. Ici, le médecin est à la fois soignant et confident. Pas facile de soigner des fantômes. On a beau les voir dans la salle d’attente, une fois dans la rue tout est possible...
Soins de santé : un droit…
À l’étage, le docteur Pierre Ryckmans, qui dirige le CASO plutôt qu’un cabinet privé parce qu’il veut "changer le monde", rédige une prescription pour un homme qui pourrait bénéficier de la gratuité des soins de santé s’il était en ordre administratif. "Il ne se gère pas. Il est d’ailleurs en consultation chez notre psychiatre. Mais aussi, la procédure normale pour relever du CPAS et obtenir la gratuité des médicaments urgents prend un mois. Nous allons payer en attendant et nous ne demanderons pas le remboursement. Avant, on payait un gars pour récupérer tout cet argent, ça couvrait juste son salaire! Il faut faire avec la logique administrative, et payer l’exception en énergie." Ce n’est pas du fatalisme, c’est de l’efficacité.
En Belgique, tout le monde a droit aux soins de santé. À condition de s’acquitter de certaines formalités. "C’est pourquoi nos patients sont tous étrangers. Les sans-abri belges sont rares. Soit ils sont prêts à entrer dans une structure de soins et reçoivent rapidement leur carte SIS. Nos services les aident alors à franchir la barrière psychologique. Soit ils sont asociaux et relèvent alors des soignants des rues et des psychologues. Pour les étrangers, c’est plus compliqué. L’accès aux soins est plus limité, les procédures sont complexes." Et leur état de santé est moins bon. "Si, dans l’ensemble, on ne relève pas d’aggravation de l’état de santé de nos patients de plus en plus nombreux, leur santé mentale, elle, semble se dégrader. Bien sûr, notre vision est limitée à notre population et notre vocation nous porte vers des cas compliqués. Mais nos méthodes de diagnostic ont été affinées et c’est un constat. Les cas graves sont à l’évidence compliqués par la précarité et ne bénéficient pas de la stabilité propice aux soins adéquats. Il faut aussi trouver des psychologues et psychiatres qui acceptent des patients difficiles, qui nécessitent un interprète, ne viennent pas aux rendez-vous."
100.000 personnes sont exclues
Au CASO, rue d’Artois, dans le centre de Bruxelles, 75% de ces étrangers sont des illégaux. Les autres sont en situation provisoire. Dans ce panel représentatif des 100.000 sans-papiers qui squattent le pays, de plus en plus d’Européens. "Eux aussi n’ont plus de droit dès qu’ils franchissent la barre des trois mois. L’Europe sociale n’existe pas. La libre circulation ne fonctionne que pour les riches. On est toujours soumis aux règlementations nationales. Et c’est toujours: pas de boulot, pas d’argent, pas de soins." Et de démonter notre système. Ou plutôt notre double système. "Est-il normal que 100.000 personnes dépendent d’un système parallèle? Est-ce intéressant si ce système, comme la filière normale, est tout de même alimenté par les mêmes pouvoirs publics? Il est subventionné par l’Intégration sociale au lieu de la Santé, il ne s’agit que d’un simple glissement de budget. Mais il entraîne plus de complications, plus d’administration et donc plus de coûts. On surcharge les CPAS locaux et les associations avec une problématique, celle des illégaux, qui est fédérale."
Les consultations de Médecins du Monde, et des quelques associations qui assurent l’Aide Médicale Urgente, sont des acteurs actifs de la santé publique. Ou plutôt une béquille. "Une béquille, et un bandeau. Un pansement un peu trop bien fait - qui empêche de faire mal là où ça devrait... Les CPAS encaissent beaucoup dans cette politique désorganisée. Mais, est-ce que les autres niveaux sont assez conscients du problème? On le dit mais on ne nous comprend pas." On se demande si le bénévolat n’est justement pas un nouveau (faux) métier qui sert à combler les lacunes du service public. Le médecin, pourtant critique, y voit plutôt l’illustration d’un engagement citoyen élémentaire. "Faire appel aux bénévoles, c’est aussi pour Médecins du Monde, la volonté d’avoir un ancrage dans la société. Les bénévoles apportent leur expérience mais aussi leur réseau et un autre regard. Les pensionnés apportent leur vécu, les plus jeunes leur expérience de travail. Quand on ne fait qu’une seule chose, on ne voit plus la réalité dans laquelle on baigne. Quand on fait les deux, on a un autre regard, une autre ouverture sur cette réalité, cette précarité. Et on contribue à la faire connaître à l’extérieur. Nous, on parle beaucoup avec les ministres mais pas aux gens. Les bénévoles, c’est un autre canal. Moi, j’y vois également l’engagement citoyen."
Béatrice Demol
Zoom
Appel aux volontaires
Au CASO, autour de la consultation médicale, le centre s’occupe de tous les besoins de base des exclus: conditions de séjour, logement, accès aux soins et aux médicaments... Le CASO cherche des médecins généralistes pour la journée.
Au CASU, il n’y a pas de filtre social. Les patients sont directement reçus par le personnel soignant qui tente ensuite de les orienter vers les services officiels. Le CASU cherche des médecins pour la soirée et des infirmiers/infirmières pour la journée.
Les deux centres se trouvent à Bruxelles.
www.medecinsdumonde.be
Pour proposer vos services : 02/648 69 99 ou rh@medecinsdumonde.be
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