Cinq raisons majeures de se fâcher avec les parents, dont les accrochages avec la fratrie en tête (10% d'enfants en plus s'en plaignent en 2007). Ces disputes ont augmenté vraisemblablement ces dernières années avec la multiplication des familles recomposées. Les devoirs sont un autre point noir... tel le monstre du Loch Ness qui refait surface tous les x temps. La hausse de la courbe entre 1998 et 2007 (24% contre 11%) est importante.
Ils sont un tiers à nous l'avoir déjà dit: les frères et sœurs, ça n'apporte pas que du bonheur. Rappelez-vous, dans le premier volet de cette enquête, la fratrie était source de stress. Cette semaine, rebelote. Une des premières raisons pour se fâcher avec les parents, ce sont les disputes entre frères et sœurs. Et aussi (surtout?) avec les demi ou quasi frères et sœurs. Car, aujourd'hui, la vie dans une famille recomposée impose à chacun des membres de cette nouvelle tribu et, particulièrement aux mômes, de rencontrer et partager le quotidien avec des inconnus. Partager son papa, sa maman, partager le canapé, la télé, l'ordinateur, partager la chambre, son coin à soi... Nous savons que tout cela n'est pas facile pour nos petits entraînés dans cette grande aventure de la famille reconstituée. Ils doivent chercher leur place au milieu de nouvelles valeurs, de nouvelles habitudes, de nouveaux rites. Ils doivent aussi comprendre qu'en aucun cas, ils ne perdront leur place dans le cœur de papa comme dans celui de maman. Dans une famille bigarrée, il y a donc mille raisons de se fâcher. Et comme les familles recomposées sont en augmentation, il est normal qu'en 2007, plus de la moitié des enfants pointent du doigt les sœurs et frères comme source de conflit qui pourrit l'ambiance familiale. 10% de plus qu'en 1998.
Mais la famille, ça vit! Et il y a bien d'autres occasions de se fâcher que les bagarres avec frangins, frangines. Les enfants nous le confessent, le mensonge serait la deuxième cause de frictions avec les parents. Il y a évidemment mentir et mentir. Ce n'est sans doute pas le môme qui fabule qui nous met le plus en rage. Enjoliver la réalité, c'est s'inventer des rêves : c'est joli les rêves et ça aide à vivre. Mais c'est vrai qu'à la longue, cette manière d'attirer l'attention est fatigante. Agacement. Cris. Et c'est parti pour une nouvelle fâcherie. Les enfants qui masquent leurs forfaits pour éviter la punition ou ceux qui nous racontent n'importe quoi pour qu'on les "lâche" nous font aussi bisquer. Et on n'a pas toujours la force et la patience de comprendre leurs sornettes. Les enfants ont raison, le mensonge n'est pas très payant pour la bonne entente familiale. Comme les gros mots, d'ailleurs, qui, ô surprise, seraient moins courants qu'il y a dix ans (32% les dénonçaient en 1998 comme raisons de se fâcher contre 22% aujourd'hui). Petite remarque au passage: quelle lucidité, ces enfants... à moins que ce soient déjà les premiers effets de notre bonne éducation.
Revenons à l'heure des devoirs qui semble bien plus douloureuse qu'en 1998, si on en croit les chiffres. 24% s'en plaignent aujourd'hui contre seulement 11%, il y a dix ans. Nos gosses sècheraient-ils plus sur leurs cahiers parce qu'ils seraient moins débrouillards et moins faciles qu'en 1998 comme nous le suggérons dans le graphique suivant? Nous sommes nombreux à redouter ce moment car nous savons, avant d'entamer le moindre calcul, la moindre règle de grammaire, que nous allons nous empoigner, nos enfants et nous. Certains enfants tournent en rond avant de s'y mettre, d'autres bâclent l'affaire, certains se traînent des heures, l'échine courbée sur l'addition... Et nous, pris entre le bain du plus petit, la tambouille qui frémit et les courses de dernière minute à faire, nous n'en pouvons plus de rassembler nos idées, muscler nos neurones pour résoudre un problème ou décomposer une phrase pour l'analyse. Les enseignants affirment que ce sont les parents qui exigent que leurs enfants aient des devoirs. Au nom de la performance! Vraiment? Pas étonnant que nos petits soient pris par la peur de rater à l'école: ils étaient près de 50% à nous le confier dans la première partie de cette enquête. Et pourtant, malgré tous ces conflits qu'ils disent vivre avec nous, nous les trouvons joyeux. Et si c'était ça, la vraie performance?
Le Ligueur: Deux fois plus d'enfants en 2007 dénoncent les devoirs comme une des principales occasions de se fâcher avec les parents. Ce travail à domicile semble devenir de plus en plus lourd et rien ne bouge. N'y a-t-il pas une loi?
Alain Desmarets: "La loi décrète, pour l'école primaire, 10 minutes de devoirs pour les 1e et 2e années, 20 minutes de devoirs pour les 3e et 4e années et 30 minutes pour les 5e et 6e années. Mais ces consignes sont inapplicables car un enfant n'est pas l'autre. Certains ont plus de difficultés et mettront le double de temps que leur petit voisin pour achever le travail."
L. L.: Mais cette loi donne quand même un signe...
A. D.: "Le signe, c'est que le travail doit être réalisé à l'école et ne peut pas envahir le terrain familial comme il le fait trop souvent. Je suis animateur dans une école de devoirs et je vois des demandes de travaux incompréhensibles, trop complexes, qui obligent les parents à poser des concepts au lieu d'exercer simplement leur enfant pour qu'il puisse acquérir une plus grande automatisation. Ce n'est pas à la famille de compléter la formation des enfants mais aux enseignants. Un devoir ne peut pas être un apprentissage."
L. L.: Y aurait-il confusion dans le chef des professeurs?
A. D.: "Les profs ne savent pas toujours quoi demander comme travail à domicile et ne réfléchissent pas suffisamment aux documents écrits qu'ils distribuent. Je vois des feuilles où l'enfant n'a pas de place pour compléter la phrase comme demandé, des cartes qui indiquent toujours la Tchécoslovaquie... Je me souviens d'un gosse qui avait une phrase sur Michel Platini dans laquelle il devait remplacer l'adjectif. Mais Platini, cela ne voulait rien dire pour lui, ce personnage appartenait déjà à la Préhistoire. Si vous questionnez l'élève sur le sanglier, l'élan, il faut au moins qu'il sache que ces animaux existent, qu'il les ait rencontrés en classe. On travaille trop avec des anciens bouquins ou des ouvrages canadiens, tout cela est ingérable pour les enfants."
L. L.: Mais l'enfant peut avoir oublié ce que le professeur lui a appris...
A. D.: "D'accord, mais le devoir n'est pas non plus un travail de mémorisation. L'enfant doit avoir sous la main des références pour pallier l'oubli. Il faut lui donner tous les outils pour qu'il puisse finir son devoir tout seul. Si le professeur ne pense pas à cela, l'impact sur l'enfant peut être terrible. Il se sent nul, face à des gens qu'il croit différents parce qu'il à l'impression qu'ils ne pensent pas comme lui, qu'ils n'ont pas les référents... Ces sentiments d'impuissance et d'exclusion sont très néfastes pour la construction de son image, de son estime de soi."
L. L.: Comment les parents doivent-ils agir pour bien faire?
A. D.: "L'école n'est pas très claire dans sa demande au parent. Et le parent, lui aussi, hésite: 'Mon enfant doit-il réussir absolument ses devoirs au risque d'être mal coté?' ; 'Dois-je l'accompagner pour montrer mon intérêt pour son travail scolaire?' Les devoirs, c'est aussi une terrible caisse de résonance qui rappelle à l'adulte son parcours d'écolier qui ne s'est pas toujours bien passé. Le père ou la mère va alors tout faire pour que le rejeton réussisse en lui mettant souvent la pression. L'école devrait dire aux parents: 'Nous avons besoin de vous pour entraîner votre enfant, pour entretenir ses connaissances, mais dites-nous ce qu'il n'a pas compris, les questions sur lesquelles il bute. C'est important pour que les enseignants puissent réajuster leurs leçons."