Chiffres étonnants. Sont-ils tant que ça à rentrer à la maison (six gosses sur dix) où retrouve-t-on parmi les enfants comptabilisés, ceux qui déposent leur cartable pour reprendre, en vitesse, leur sac de sport? Il y a aussi l'enfant-clé, celui qui rentre à la maison à 4h et qui reste seul jusqu'au retour des parents.
Evident! Nos mômes ont l'art de pouvoir faire deux choses à la fois: leurs devoirs et suivre la télé. Et cela, depuis dix ans au moins. Et parfois, ils y rajoutent un jeu, électronique, bien sûr ou Internet qui, cette année, fait son entrée dans l'enquête (un peu moins d'un quart des enfants s'y précipite après l'école). De vrais mutants. Quand se transformeront-ils en écran?
Ils étaient plus de sept sur dix en 1998 à rentrer directement à la maison après l'école. Ils ne sont plus, aujourd'hui, qu'un peu plus de six sur dix. Par contre, la garderie de l'école en accueille davantage depuis dix ans et les autres formes de garde toujours chez un adulte (grands-parents, nounou, tata ou tonton) également. Il y a même des enfants qui ont la chance d'être récupérés par un copain. Les autres foncent directement vers le terrain de sport ou la leçon de violon. Les parents feraient donc toujours plus appel à ce qu'on nomme actuellement l'extrascolaire (pour les 6 à 8 ans en priorité), ce dispositif qui fait le trait d'union entre la classe et les parents.
Que n'a-t-on pas déjà glosé sur l'extrascolaire! Pour nous, parents, il n'est jamais tout à fait à notre goût, surtout quand c'est l'école qui s'en charge. La garderie confine nos petits. Les bricolages qu'on leur fait faire sont débiles. Les dames crient tout le temps. D'accord, c'est rarement le grand luxe, mais c'est quand même sacrément pratique et nos petits n'en sortent pas vraiment traumatisés. Ne court-on pas d'ailleurs comme des dératés pour les sortir de là au plus vite? Douloureuse culpabilité, quand tu nous ronges... Nous sommes nombreux à travailler, hantés dès 16h par l'image de notre petit, pareil à un prisonnier aux arrêts. Ce qui renforce notre étonnement quand, le soir, plongé dans un jeu ou très occupé avec un copain, il nous regarde à peine, traîne à nous suivre. Nous voilà vexés, même si on sait bien qu'il est difficile pour les plus jeunes, nos 6 à 8 ans, de quitter une activité, même pour les beaux yeux de maman ou de papa. La garderie est donc bien, malgré elle, un facteur de stress. Toute rupture dans une journée, même non-violente, en est un. Et nos enfants, rappelez-vous le tout premier volet de cette enquête, nous l'ont rappelé: ils sont stressés. Il est bien plus doux de pouvoir rentrer tout de suite à la maison pour y boire un grand chocolat chaud et déguster une tartine garnie de crottes au chocolat. Mais peu de parents peuvent se le permettre, ou alors la mère aménage son horaire personnel à cette fin. Plus rarement le père. Parfois les deux parents s'y mettent, chacun à leur manière, en fonction de leur temps, de leurs préférences ou de leurs compétences. Compétences. Derrière tout cet aménagement du temps se cache la question des devoirs. Mais rentrons à la maison pour découvrir ce qu'ils y font...
Les devoirs rivalisent avec la télé. Jusqu'à quand? À l'heure actuelle, huit enfants sur dix rentrent à la maison et se plongent dans leurs cahiers à moins qu'ils ne plongent d'abord dans le canapé, le zappeur à la main pour explorer le petit écran. Retenons que les devoirs, la télé et les jeux (car ils sont encore plus de six sur dix à vouloir jouer en rentrant de l'école!) sont moins sollicités qu'en 1998 parce que, depuis lors, Internet à fait son apparition. Et a pris leur place. Un tiers de nos 6-12 ans rejoignent l'ordinateur, une fois à la maison. Les 10-12 ans, surtout. Cette courbe confirme celle qu'on a déjà pu découvrir dans le chapitre sur l'enfant mutant, dans le troisième volet de l'enquête. Et si on en croit les chiffres proposés par la même enquête autour des raisons de se fâcher (24% des mômes se plaignaient des devoirs comme gros moment de tension avec les parents alors que la télé n'en compte que 13%), nous serions nombreux à abandonner la lutte pour laisser les petits regarder leur émission télé avant de passer à la conjugaison ou à la soustraction. Après tout, la télé peut être une respiration, une manière de se nettoyer la tête de toute l'agitation scolaire. Pourvu que l'émission ne soit pas du genre Prison break, feuilleton qui semblerait particulièrement apprécié par nos jeunes francophones si on en croit encore les chiffres sur l'enfant mutant.
Mais pour décompresser, il y a d'autres recettes que le petit écran: celle, notamment, de raconter sa journée. Ils sont quand même plus de deux sur dix à nous confier les petits et gros chagrins de la récré, la trouille quand Madame a interrogé, les chouettes Pokémon qu'ils ont pu échanger... Parce que nous prenons le temps de les écouter et tant pis pour la lessive, le repassage et le rangement de la chambre. C'est pour des moments pareils que nous épions notre montre et qu'à 17 heures tapantes, nous quittons notre travail en courant pour aller rechercher et emporter nos petits, vite, vite, chez nous. Tout près de nous. Pour goûter cette complicité.
Le Ligueur: Que vous inspire le graphique qui montre où vont les enfants après l'école?
Anne-Marie Dieu: "Il ne me semble pas tout à fait représentatif de la réalité vécue par la population. Nous n'avons pas de chiffres précis sur ce que font les 6-12 ans après la classe mais lors de mes rencontres avec les parents et, plus précisément, avec les mères, beaucoup me laissent entendre qu'elles ne veulent pas laisser leur enfant tout seul à la maison après 4 heures. En tous les cas, les moins de 12 ans. L'intitulé de l'item est "Rentre directement chez soi". Le graphique ne précise donc pas si l'enfant rentre tout seul ou accompagné ou si, arrivé chez lui, il est accueilli par sa maman ou une tierce personne."
Le Ligueur: Sait-on ce que souhaitent les parents?
A-M.D: "Sur le terrain, on observe que les garderies sont encore de qualité très inégale. Les parents mais, une fois encore, ce sont les mères qui s'expriment le plus sur cette question, aimeraient que leurs mômes rentrent directement à la maison après l'école."
L.L: Pour pouvoir les accueillir?
A-M.D: "Ça, c'est pas sûr. Ce qu'elles ne veulent surtout pas, c'est que l'enfant soit plongé dans un milieu bruyant et fatiguant de 7 heures du matin à 6 heures du soir. Elles rêvent de le savoir dans un cocon douillet entouré d'un grand-père ou d'une grand-mère, d'un grand frère ou d'une grande sœur, d'un proche assurément. Certains parents n'ont pas de famille. Ceux qui ont des moyens n'en souffrent pas trop: ils recherchent une 'nounou', une dame qui travaille souvent au noir. Elle va chercher l'enfant à l'école, lui prépare son goûter et l'aide à faire ses devoirs. Mais à côté de ces familles-là, il y a toutes les femmes dites 'rentrantes', un vilain terme pour désigner toutes ces mamans qui ont choisi un jour de rester au foyer pour garder les petits et qui voudraient retourner travailler. Elles ne le font pas parce qu'elles refusent de laisser leurs mioches à la garderie. Mieux! Elles ramènent souvent les petits des autres et organisent tout un convoi. Elles jouent le rôle de cette tierce personne tant recherchée par les parents. Comment les rendre visibles? On aimerait pouvoir faire en sorte qu'on puisse leur donner un statut professionnel à partir d'un financement partiellement public... C'est toute la réflexion sur ces métiers qui pourraient venir en appui à tous les parents qui travaillent..."
L.L: Il y a aussi un grand nombre de femmes qui choisissent de travailler à temps partiel pour s'occuper des petits...
A-M.D: En effet, il faut compter aussi toutes ses mères qui s'arrangent (c'est encore trop rarement les pères) et aménagent leur temps de travail pour réussir à le concilier avec le temps de famille. Travailler à temps partiel, c'est bien pour un moment mais si ça dure trop longtemps, il y a de sérieuses incidences sur le revenu, bien sûr mais aussi sur la carrière et la pension. Il faut que les femmes y pensent."