Serions-nous plus exigeants que les parents en 1998? D'accord, nous trouvons nos gamins joyeux et ça, c'est positif. Mais le graphique indique une certaine insatisfaction de notre part puisque nos enfants seraient moins à la hauteur que ceux de la génération précédente. Moins sensibles, moins curieux, moins serviables, moins faciles... Blasés, nos gosses? Peut-être... De nouveaux items ont été introduits l'année passée: énergie, obéissance, estime de soi, stress. Tiens, curieux, seulement 12% des parents jugent leur môme stressé. Alors que lui nous dit l'inverse dans le premier volet de cette enquête. Les parents confondraient-ils stress et énergie?
Comme nous vous l'annoncions dans la première partie de l'enquête, les enfants se disaient stressés. Et voilà que nous sommes, nous parents, 71% à les déclarer joyeux et seulement 12% à les trouver stressés. Intéressante, cette différence de discours entre les adultes et les enfants. Preuve, en tous cas, que l'enquête est bien faite et que les 6-12 ans ont pu dire ce qu'ils pensaient sans que l'un ou l'autre d'entre nous ne puisse lui souffler sa réponse.
Nous trouvons donc nos gamins et gamines joyeux. Mais que savons-nous réellement de ce qu'ils pensent? C'est vrai que les voir s'ébattre dans la cour de récréation, rire comme des baleines au moindre gros mot, taper sur un ballon de toute leur énergie nous inspire plutôt une impression de joie de vivre, ce qui correspond à une certaine image de ce qu'on se fait de l'enfance. Nous semblons d'ailleurs les trouver joyeux depuis toujours (en dix ans, la courbe n'a pas changé).
Mais regardons de plus près ce graphique: nos gosses joyeux seraient aussi moins débrouillards, moins faciles, moins mûrs pour leur âge, moins serviables, moins curieux et moins sensibles qu'il y a dix ans. Ouf! Qui fait de telles déclarations? Encore nous, les parents. Pas étonnant que ces enfants se disent stressés ou que certains aient une mauvaise image d'eux-mêmes (nouvel item en 2008) avec des adultes aussi exigeants. Petit examen de conscience. Est-ce vraiment le môme qui devient insupportable, impossible à gérer ou ne savons-nous plus très bien comment mettre des limites à notre enfant? N'est-ce pas nous qui, face à la demande la plus simple - avoir ou pas un bonbon - tergiversons: "Si je dis non, quelle sera mon image? Celle d'un parent pas drôle? Ne vais-je pas perdre son estime? Vais-je supporter sa rogne? Etc., etc." Globalement, nous nous sentons donc plus dépassés par nos 6-12 ans que l'était, semble-t-il, la génération précédente... tout en étant quand même plus d'un tiers à reconnaître que ces petits peuvent être calmes et obéissants. Que demander de plus?
Pour scruter le quotidien familial, il n'y a pas meilleur poste d'observation que quelques jours à la mer durant les vacances de Pâques, surtout quand elles sont pluvieuses. Le Ligueur y était. Sur la digue, dans les établissements, les plaines de jeux, bref là où les familles tentaient de se distraire entre deux giboulées. Que s'échangeaient-ils, ses parents, grands-parents, tatas, tontons et enfants? Petits morceaux choisis: "Tiens-toi bien! Mais laisse ton frère tranquille! Je t'ai déjà dit de lâcher ça! Combien de fois dois-je te répéter de...? Attends! Dépêche-toi! Viens ici! Mets-toi là! Retire ta main de là!" Bien sûr, tout ça se disait plutôt gentiment, devant gaufres, glaces et autres douceurs. Les enfants, c'est vrai, n'avaient pas l'air fort ébranlé par cette avalanche d'invectives et continuaient, imperturbables, à "faire des bêtises" tout en sirotant leur chocolat chaud. C'est comme si toutes ces interventions (avouons-le, elles jaillissent de nous, parents, d'une manière presque automatique) glissaient sur la cuirasse de leur indifférence. On vous l'avait bien dit que les enfants se sentaient doués pour le bonheur. Stressés, mais heureux.
"Tous les enfants du monde, rient, jouent, s'amusent et ce, depuis des siècles. Heureusement. Mais aujourd'hui, cela ne m'étonne pas que nos 6-12 ans se disent stressés. Ils sont de plus en plus souvent confrontés aux problèmes des adultes. Ils entendent ce que nous disons, participent aux conversations... Le père qui craint de perdre son emploi, la mère qui n'est plus sûre de pouvoir payer son loyer et qui doit déménager, les parents qui se disputent et qui parlent de séparation... Ils récoltent toutes ces informations et puis ils vont jouer. Mais dans quelles conditions! Les parents mesurent mal l'effet que ces nouvelles leur font sauf quand il y a un gros traumatisme qui se marque, par exemple, par une baisse sérieuse des résultats scolaires".
"Les parents s'arrêtent à ce qu'ils voient: leur môme veut jouer au dernier Game Boy, rigole avec ses copains, prend du plaisir au foot, bien sûr qu'il a l'air joyeux. L'enfant a d'ailleurs une capacité à se décaler dans le temps. Il peut s'effondrer en pleurs et deux minutes après filer sur son skate rejoindre avec enthousiasme la bande des voisins. Il passe d'une chose à l'autre avec une étonnante facilité en étant les deux pieds dans un monde aussi bien que dans l'autre. C'est sa grande force".
"L'enfant est entraîné dans le rythme fou des parents, les courses, les embouteillages, ses activités - on ne lui laisse plus le temps de s'ennuyer - mais il est aussi plongé dans la réalité d'aujourd'hui via le quotidien de chacun des membres de la famille dont il connaît tout ou presque, via aussi la télé, les journaux télévisés, Internet... Cela ne fait que redoubler son stress. Jadis, on rabrouait trop souvent l'enfant en le renvoyant à ses jeux en sous-entendant qu'à son âge, il ne pensait pas. Aujourd'hui, c'est un peu le contraire: on le force à se comporter comme un mini-adulte, on lui demande de nous soutenir, de nous consoler et on oublie qu'il doit pouvoir vivre son temps d'enfance. Françoise Dolto disait: 'L'enfant n'est pas le thérapeute de ses parents'. Et dire qu'il doit porter tout cela tout en étant joyeux."