Parce qu’elles n’ont pas provoqué directement autant de morts que le Tsunami ou que le tremblement de terre en Haïti, les inondations au Pakistan n’intéressent pas tellement nos médias et les populations qui se montrent nettement moins généreuses. Pourtant, la plus grande catastrophe naturelle de notre histoire est en train de provoquer un désastre humanitaire, économique et politique. Sur le terrain, ce sont des millions de personnes qui ont vu leur avenir brisé en même temps que les digues, les ponts et les maisons. Reportage.
Moomal Bai est enceinte de 4 mois. Dans la tente de 4 personnes qu’elle partage avec une vingtaine d’autres réfugiés, elle chasse les mouches avec son foulard. Autour d’elle, 4 nattes, 4 assiettes, un sac de farine et un autre avec de l’huile, du sucre, du riz et du thé. «De quoi tenir 3 jours. C’est un riche commerçant de Karachi qui nous les a apportés. Après, on ne sait pas. On espère l’aide des ONG, du gouvernement, de Dieu...» Comme tous ceux que nous rencontrons, dans les camps et sur la route, Moomal nous remercie de venir la voir et de l’écouter. Son histoire est la même que celle des 21 millions de Pakistanais qui ont tout perdu, cet été, à cause des inondations qui ont fait déborder le fleuve principal, l’Indus, et tous ses affluents, transformant en zone sinistrée un tiers du pays. «Quelqu’un est venu et a crié ‘Prenez votre famille et n’emportez rien, c’est une urgence’ On a pris les enfants et on est parti. L’eau montait très vite, personne n’était là pour nous aider. On a emprunté de l’argent pour louer des camions et nous voilà ici depuis deux mois, sans rien, avec les seuls vêtements que nous portions cette nuit-là. Notre village a été englouti et nous n’avons plus rien.» Les récits sont presque tous les mêmes. Certains ont vu des proches emportés par les flots. Ils sont venus à pied, sur des ânes, sur des charrettes. Les enfants en rêvent toutes les nuits, mais ce sont des cauchemars.
‘Vivre au jour le jour’
Moomal vient de Sujawal, district de Thatta, dans la province de Sindh. Elle dit qu’elle était déjà pauvre avant les inondations mais que son atelier de couture lui permettait de vivre et, au moins, elle avait un toit. Elle pense qu’elle devra accoucher dans le camp –comme les 500.000 femmes enceintes qu’on a approximativement recensées- car elle doit attendre que l’eau quitte son village et que le gouvernement lui alloue une somme d’argent pour reconstruire. Et c’est le même désespoir dans les trois provinces ravagées: le Khyber Pakhtunkwa au nord, le Penjab au centre et le Sindh au sud. Depuis trois mois, des millions de réfugiés s’entassent dans les camps ou continuent d’errer sur les routes en espérant croiser la générosité d’une ONG. Dans les camps dressés à la hâte, aux côtés d’un gouvernement et d’une armée dépassés par l’ampleur de la catastrophe, les associations humanitaires prennent en charge ceux qui ont tout perdu. Elles ont déjà dépassé leur budget pour l’année et leur aide est désormais fonction des dons que nous leur faisons. Pour fournir des colis alimentaires, des kits d’hygiène et des portions d’eau potable –3 litres par personne et par jour alors que notre douche quotidienne, en Belgique, consomme 80 litres! Hélas, personne, sur les quinze jours que nous avons passés dans ces provinces, n’a pu nous assurer qu’un suivi alimentaire, sanitaire et de santé était programmable au-delà de 48h. Quelques familles qui retournaient dans leurs villages ont reçu des colis pour quinze jours. L’expression ‘vivre au jour le jour’ prend ici toute son angoissante mesure. Parce que, sur place, tout le monde sait que la mort va seulement commencer à faire son travail. Sous-alimentation, malnutrition, maladies, épidémies. Nous avons déjà croisé des petits enfants malades, et aussi quelques petits cercueils transportés à la hâte vers le cimetière public. Les médecins sont formels: les diarrhées, les moustiques porteurs de la malaria, le choléra provoqué par les aliments et l’eau contaminés, la sous-alimentation vont accroître le nombre de morts. La pauvreté aussi. «Cela va prendre du temps, des semaines, des mois, des années. Cela sera moins spectaculaire que des images de victimes ensanglantées mais beaucoup plus grave. Car les Pakistanais n’ont pas perdu que leurs biens et leurs maisons. Ils ont aussi perdu leurs moyens d’existence, l’agriculture. Les terres cultivables sont détruites. Non seulement, ils n’ont plus de travail mais ils n’ont plus de quoi cultiver un petit potager pour la famille.»
Ils savent qu’ils boivent l’eau qui va les tuer
Dans le Penjab, où nous avons été à la rencontre de ceux qui commencent à rentrer chez eux, les villageois n’ont même plus une casserole pour faire bouillir l’eau contaminée qui stagne et qu’ils boivent en sachant qu’elle va les tuer. Mais ils ont soif. Et faim. Pour répondre à ces deux premières urgences, et au minimum de sécurité sanitaire indispensable pour contrer les épidémies qui s’annoncent, toutes les ONG se partagent le travail. Relayées par des partenaires locaux proches de la population, les organisations regroupées au sein du consortium 1212 (Oxfam, Unicef, Caritas, Handicap International et Médecins du Monde) distribuent des colis alimentaires, des kits d’hygiène, des tablettes de purification d’eau, des moustiquaires imprégnées. Certains aident les écoles à rouvrir rapidement afin d’occuper les enfants. D’autres assurent les consultations médicales. Un objectif commun anime ces travailleurs qui se dépensent sans compter sur le terrain: aider les plus vulnérables, les enfants, les femmes, les handicapés, les plus isolés. Mais la tâche est titanesque. Ils organisent, par exemple, des séances d’initiation à l’hygiène que les sinistrés écoutent avec attention... avant d’aller boire dans la mare où ils ont déféqué peu de temps avant. Parce qu’il n’y a pas de latrines ou qu’elles sont trop loin. Le professionnalisme des ONG et leur rapidité d’intervention –parce qu’elles travaillaient déjà sur place avant la catastrophe- sont constamment desservis par l’ampleur de la catastrophe et le manque de moyens. Si, dans certains camps, elles arrivent à maintenir une certaine organisation –recensement, distribution, consultation médicale,...-, en-dehors, c’est le chaos. Les réfugiés qui avaient été accueillis dans les écoles sont à nouveau sans toit depuis la rentrée scolaire. Les camps sauvages se multiplient, dans les champs, dans les cimetières, sur les routes, à côté des villages dont il ne reste plus que des souvenirs.
Rien n’est récupérable
Avec Thatta, le district de Muzzafargahr est le plus touché du pays -80% de sa population a été déplacée. Pour accéder au village de Khawar, nous avons du laisser la voiture à quelques kilomètres car les routes sont toujours impraticables, creusées ou encore inondées. Le chemin est un véritable échantillon du désastre économique auquel le pays doit faire face. Des champs de coton, de maïs et de céréales ravagés, des plants de canne à sucre sur pied flétris. L’estimation partielle fait état de 23% des terres cultivables anéanties, soit des récoltes et des réserves de nourriture pour des milliards de dollars. Il faut attendre deux ans avant de pouvoir espérer une nouvelle récolte. Ce qui signifie, très concrètement, rien à manger pour toute cette période!
Les habitants du village sont revenus chez eux il y a douze jours. Les dix maisons sur septante qui étaient encore debout menacent de s’écrouler et il faudrait un expert pour évaluer les risques. Dans les tas de détritus, les villageois cherchent les restes de leur vie –mais rien n’est récupérable. Ils ont fui, la nuit, en n’emportant que leurs enfants et ont fait des kilomètres à pied pour rejoindre un camp installé dans un hôpital. Quand ils sont revenus, une petite ONG locale, partenaire du 1212, leur a fourni des colis alimentaires pour quinze jours. Il en reste trois. Après, personne ne sait. Une petite pompe à eau évite de devoir boire les eaux stagnantes mais là aussi il faudrait un expert pour réaliser des tests de qualité. Nombreux sont déjà ceux qui souffrent de fortes diarrhées et aucun médecin ne s’aventure aussi loin. Comme dans tous les endroits visités, les habitants nous remercient d’être venus jusqu’à eux et nous demandent de transmettre leur demande «Il nous faut un mois de nourriture et d’eau, le temps de reconstruire. Nous sommes des travailleurs. Mais il faut aller vite. L’hiver arrive, il fera 5° et nous n’avons plus de vêtements ni de toit. Les enfants déclinent. La gale, les diarrhées et la malaria vont nous les tuer.»
Nous avons «intérêt» à aider le Pakistan
Pendant ce temps, à New York, le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, a porté le montant du plan d’aide aux victimes des inondations à 2 milliards de dollars –soit «un test mondial de solidarité dans une partie du monde dont la stabilité et la prospérité sont dans l’intérêt du reste du monde». Le monde a donc «intérêt» à aider le Pakistan? Oui. Parce que le pays, malmené par sa proximité avec l’Afghanistan et ses désordres intérieurs, se trouve confronté à une série de difficultés qui mettent en péril la démocratie et la stabilité de la région: terrorisme, rivalités religieuses et ethniques, velléités indépendantistes de certaines provinces, banditisme. Les inondations ont détruit toute la vie économique du pays qui se positionnait pourtant bien dans le peloton des pays émergents, les prix augmentent et le pouvoir d’achat diminue. La pauvreté est un terreau fertile pour les extrémistes qui y recrutent des candidats aux attentats terroristes. «Quand vous n’avez plus rien, plus rien ne vous arrête.» confie le représentant d’une ONG, «Il ne faut pas laisser une population sombrer.» Si la nécessité de cette aide n’est donc pas suscitée par un grand élan de générosité, au moins est-elle dictée par des considérations géopolitiques. Les aides internationales sont d’ailleurs conditionnées à plusieurs revendications –comme la totale transparence de leur distribution et l’adoption de réformes économiques et politiques. Même si, sur le terrain, où la crise alimentaire et la pauvreté commencent à tuer, les Pakistanais ne se posent pas ce genre de questions. Quand on a faim, on ne se demande pas d’où vient la poignée de riz qui vous sauve la vie.
Au centre des appels à l’aide lancés par le gouvernement pakistanais, des promesses de réformes et de meilleure gouvernance économique et financière sont formulées afin de convaincre à l’extérieur comme à l’intérieur du pays. Le directeur général de la Nust Busines School d’Islamabad, dr Ashfaque K. Khan, supplie «This is the time to save Pakistan» et évoque sans détour «un pays au bord de la faillite». Comme le FMI, il prévient son gouvernement que, sans mesures fortes (révision du budget, ‘impôt inondations’ sur les hauts revenus et sur les importations, augmentation des privatisations et adoption de la TVA), l’aide extérieure se fera attendre. «La nature essaie-telle de nous dire qu’il est temps de changer le cours de l’histoire du Pakistan?» interroge le consultant en management Naeem Sadiq qui appelle à un nouveau mouvement politique intègre et des réformes. Le président Asif Ali Zardari, qui a remercié les ONG pour leur expertise et leur présence, a promis la transparence totale: «Chaque roupie sera immédiatement donnée aux victimes, c’est notre seule chance de redresser le pays. C’est trop énorme pour qu’on s’en sorte seul.»
Il est temps, c’est vrai, de sauver une population totalement à la merci de la générosité des autres. Sans attendre que le compteur du nombre de morts ne se mette, cette fois, à grimper. Les épidémies grondent –malaria, choléra, dysenterie. La crise alimentaire va tuer. La pauvreté aussi. Toutes les structures du pays sont déjà directement ou indirectement atteintes. A Karachi, la semaine dernière, les ventes dans le secteur textile ont chuté de 20%. Tandis que le prix des produits alimentaires a augmenté de 15% par rapport à l’année précédente. Les rumeurs commencent à courir –sur un coup d’état militaire, sur les riches propriétaires terriens qui auraient dévié le cours des eaux pour préserver leurs terres, sur des négligences. La recrudescence des attentats, les rivalités religieuses, le banditisme, les velléités indépendantistes de certaines provinces mettent en péril la stabilité du pays et de la région. La main tendue de la communauté internationale, le week-end dernier, aux Nations Unies, était matinée de cette volonté de ne pas laisser exploser le Pakistan. «Quand vous n’avez plus rien, plus rien ne vous arrête.» confie le représentant d’une ONG, «Il ne faut pas laisser une population sombrer.» Si la solidarité est affaire de stratégie, cette population peut très bien s’en accommoder. Quand on a faim, on ne se demande pas pourquoi l’emballage de son pain n’a pas la même couleur que d’habitude.
Un reportage de Béatrice Demol

