Pour compléter la sélection parue dans Le Ligueur du 6 octobre, voici encore une série de beaux livres, pour les 6 à 12 ans. Au menu : littérature orientale et albums historiques.
La Grande légende de Rama et Sita, Patrice Favaro, Rue du Monde
"Au soir de son règne, le roi Dasharata désespérait d’avoir un fils, quand ses trois épouses lui en donnèrent quatre". Ainsi commence le récit du Ramayana - soit une des deux grandes épopées hindoues -, adapté ici par Patrice Favaro. Dès cette première phrase, le lecteur a compris qu’il serait confronté à la démesure. Un âge d’or s’annonçait sous la conduite de Rama, héritier légitime du trône. Mais à la suite de malversations, celui-ci est écarté de la succession et exilé pour quatorze ans dans la forêt. Le bien et le mal vont désormais s’affronter dans une lutte sans merci. Les démons s’acharnent sur Rama et son frère qui l’a suivi dans son exil. La bravoure ne suffit pas, les démons sont rusés et les deux héros se laissent tromper par Ravana, le monstre à dix têtes. L’épouse de Rama est enlevée et emportée, par-dessus l’océan, dans l’île de Lanka. Pour la délivrer, les deux frères pourront compter sur l’aide de Hanuman et de l’armée des singes qui se sacrifient au combat, par dévotion au dieu Vishnou incarné en Rama. C’est un véritable tour de force que réussit Patrice Favaro : rendre accessible en quelques dizaines de pages une épopée qui compte plus de 20 000 vers. Il fallait simplifier sans trahir, un pari qui n’était pas gagné d’avance. L’écriture colorée d’expressions et de comparaisons épiques est très vivante : c’est Lakshmana qui raconte. On suit les événements au moment même où ils se déroulent. Pour illustrer cet ouvrage, Véronique Joffre a travaillé avec l’équipe du Musée des marionnettes du monde, à Lyon : de grandes images en couleur et, sous le texte, des ombres chinoises.
Les Grenouilles Samouraïs de l’étang des Genji, Kasunari Hino, Picquier Jeunesse
Voilà une adaptation du Dit des Heike, l’un des grands classiques de la littérature japonaise. Ce texte épique chanté, depuis le XIVe siècle par des bardes aveugles qui s’accompagnaient au biwa, raconte la rivalité entre deux clans rivaux : les Genji et les Heike. L’auteur de l’album, Kasunari Hino, et son illustrateur, Takao Satô, ont métamorphosé les guerriers Genji en grenouilles et le champion des Heike est devenu un énorme chat noir. Ce qui nous vaut des images étonnantes. Les grenouilles revêtues de tuniques de bambou, d’armures végétales au lacet d‘églantier pourpre, coiffées de casques en coquille de noix ou de feuilles de nénuphars… se lancent à l’assaut du bois des Heike, avec leurs lances-pissenlits, leurs arcs en tige de prêle et leurs flèches en aiguilles de pin. Les doubles pages se déploient en larges plans cinématographiques dignes des batailles mises en scène par Akira Kurosawa. Rien à faire contre le chat et ses griffes puissantes ! Les grenouilles samouraïs terrorisées sont décimées lorsqu’une faible voix se fait entendre : "Combattons sur l’eau là où nous excellons". Si la lecture du texte est quelque peu difficile, la beauté des images fascine. On ne se lasse de les regarder, s’étonnant de chaque détail tout en admirant l’ensemble de la composition.
Animaux à mimer, Alexandre Rodtchenko, Editions Memo
Connu également sous le titre d’Animaux à faire soi-même, cet ouvrage est à la fois recueil de poésies et album photographique. Serge Tretiakov raconte des saynètes qui poussent l’enfant à se déguiser en animal (autruche, tortue, phoque…) avec des objets ou des ustensiles de son environnement. Parallèlement, Alexandre Rodtchenko a photographié des animaux et figurines en papier fort réalisés par Varvara Stepanova. Les formes sont géométrisées de manière à tendre vers l’abstraction. Les ombres marquées et la lumière vive qu’accroche le papier blanc opèrent de violents contrastes qui accentuent le côté constructiviste de l’entreprise. La démarche des trois artistes s’inscrit dans la perspective anti-illusionniste des Soviétiques qui considèrent à l’époque que l’art est action et fabrication. L’impression de cet album - première édition en langue française - a été effectuée à partir des plaques de verre et des premiers tirages provenant des archives familiales d’Alexandre Lavrantiev, petit-fils des artistes. Cet album historique est paru dans la collection des Trois Ourses. Il est accompagné d’une planche à découper recréée à partir des figurines d’Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova.
Cirkus, Élisabeth Ivanovsky, Editions Memo
Il s’agit du premier titre qu’Élisabeth Ivanovsky, artiste d’origine russe, publia en Belgique alors qu’elle était étudiante à la Cambre où elle s’était inscrite pour parfaire sa formation. Les sept planches réalisées au pochoir et tirées à une cinquantaine d’exemplaires n’avaient jamais été rééditées depuis 1932. C’est toute la magie du spectacle que restitue Élisabeth Ivanovsky dans un style marqué par le constructivisme qui recourt aux formes géométriques et entrecroise lignes droites et lignes courbes. Une vraie merveille.
Panorama du fleuve, Albums du Père Castor, Flammarion
Les Amis du Père Castor tirent de l’oubli trois ouvrages d’exception, disponibles en coffret ou bien séparément : Panorama du fleuve, Panorama de la côte, Panorama de la montagne se présentent sous la forme de longues frises de 2m50, pliées en accordéon. Ces panoramas furent publiés en 1937 et 1938. Dans le premier, l’enfant peut suivre le cours d’un fleuve, depuis la source jusqu’à l’estuaire. Le deuxième fait survoler les bords de mer, ports, criques, falaises, plages. Tandis que le troisième propose un vaste paysage de montagne : un alpiniste fait l’ascension d’une paroi rocheuse, un troupeau de moutons broute paisiblement, des touristes en téléphérique admirent les pics enneigés. Dans la vallée, les villages ressemblent à de minuscules jouets. L’auteur de ces trois albums étonnants est Russe : Alexandra Exter, artiste d’avant-garde, passionnée par la mise en scène, avait émigré en France, fuyant le régime soviétique lorsque celui-ci se mit à régenter les arts et les lettres. Si Alexandra Exter adopte ici un style très différent de sa peinture, on ne manquera pas d’être frappé par l’éclat de ses couleurs et son sens de l’espace. On se plaira à comparer l’évolution du paysage : ce qui n’a pas changé et ce qui a muté. Point de départ d’une réflexion sur l’aménagement du territoire et les rapports de l’homme à son environnement.
Une sélection réalisée par Michel Defourny
Retrouvez l’entièreté de la sélection 2010 dans la rubrique Les choix du Ligueur.

