Pour beaucoup d'entre nous, le temps des vacances est aussi celui de la famille. Se dorer au soleil sur la plage avec mari (ou femme) et enfants, flâner çà et là ou ne rien faire d'autre que… de ne rien faire. Pour Gilles le trentenaire, les vacances ont eu cette année une autre saveur : il est parti avec son père. Une aventure pleine de tendresse, d'échanges entre passé, présent et avenir.
En écho à ce témoignage, retrouvez le Voyage avec mon fils de Jules, le père de Gilles, dans notre Ligueur du 22 septembre 2010.
Témoignage
Enseignant depuis l’an passé, soutenu par ma femme qui s’occupera seule des garçons, j’ai pour la première fois depuis des lunes l’occasion de passer du temps avec mon père. Pensionné depuis une dizaine d’années, il aide à la construction de syndicats en Afrique de l’ouest. Après la Côte-d’Ivoire et la Guinée, il se rend maintenant au Niger deux ou trois fois l’an.
La dernière fois que nous avons eu le temps de prendre un peu de ce précieux temps, mon père et moi, c'était il y a dix, quinze ans peut-être... Un vrai temps, un long instant durant lequel on peut se voir, échanger, partager des idées sans s’inquiéter du train à prendre pour rentrer au kot, de l’heure à laquelle remonter sur Bruxelles pour échapper aux embouteillages... Ces moments sont donc rares, très et trop rares. Ce n’est pas une question d’envie, d’amour, d’ennui... Nos vies nous prennent trop de temps, en créer est compliqué.
Le temps d'avoir du temps
Je ne veux pas être pessimiste mais je ne veux pas être aveugle non plus... Mon père vieillit. Il a 73 ans, fume depuis qu’il en a 19 et n'a jamais cessé de travailler. Ses mains tremblent parfois, ses oreilles et ses yeux sont fatigués. La médecine le trouve toujours en forme et en bonne santé, d’accord, mais il devient vieux et les choses n’iront pas en s’améliorant.
Cette année, quatre de mes collègues ont perdu une mère ou un père. Si elle n’est pas encore dans la famille, la mort rôde, elle est dans l’air. Je veux profiter autant que faire se peut de mon père, tant qu’il est encore là, tant qu’il est encore bien. Cerné de près par les enterrements, Brassens s’est payé un codicille. Moi, j’ai pris un billet pour l’Afrique. Précisons tout de suite : le vrai but de mon voyage n’était pas la destination, mais le temps qu’on y passerait ensemble.
Avant de quitter le plancher des vaches, je craignais que nous n’ayons rien à partager, rien à nous dire, que le temps semble long ou que l’ambiance entre lui et moi soit pesante, lourde. Je n’ai rien vécu de tout cela. Mais quels sont les rapports qu’un père et son fils peuvent avoir quand ils ne vivent plus sous le même toit ? On ne fait pas de sport ensemble, on s’appelle de temps en temps, on s’écrit...
Niamey, où nous avons passé une dizaine de jours, est surtout intéressant pour les gens qu’on a parfois l’opportunité de rencontrer. L’organisation syndicale nigérienne est très différente de ce que j’ai eu l’occasion de voir par le passé, lorsque mon père était en poste à Namur. Les notions d’horaires, de réunions et de travail ne sont pas du tout semblables. Elles sont, au grand dam de mon cher géniteur, malléables, modulables, extensibles ou rétrécissables. Cela a d’ailleurs entraîné de sérieuses et - de mon point de vue - légitimes colères. Il n’est pas là pour faire du tourisme. De toute mon histoire de fils, je ne me souviens pas de pareilles sorties ! La médecine n’avait pas totalement tort : il est toujours en forme !
Les mêmes yeux, mais un regard différent
Chaque matin et chaque soir, entre les activités, les visites aux entreprises et les quelques réunions au siège du syndicat local, nous avons parlé de tout, en profondeur, de ce qui faisait nos histoires, nos familles, nos cultures, nos valeurs... Nous avons aussi eu l’occasion de retrouver une certaine complicité, de partager des regards. Nous avons fonctionné l’un et l’autre, je crois, en toute amitié et en bonne intelligence. Nous avons eu l’occasion de passer un moment spécial, à part, une parenthèse étrange.
Lors d’une formation qu’il a donnée à une vingtaine d’enseignants et à laquelle j’ai assisté, je l’ai retrouvé à la tribune. Il y était le même que vingt-cinq ans auparavant : brillant, captivant. Il alliait, et il allie toujours, pédagogie et humour pour faire passer son message. Petit, j’étais fasciné par ce grand barbu. J’aimais le regarder, j’aimais voir qu’il était écouté, j’aimais regarder les visages qui s’éclairaient d’un sourire en l’entendant. Il était le plus fort, il était le plus grand.
Aujourd’hui, je ne le vois plus avec les mêmes yeux, les miens aussi se font plus vieux. Cela ne m’empêche pas de saluer son travail, de le trouver très important et intéressant même s’il est compliqué.
Cela dit, j’aime à croire que dans les yeux de mes fils, il y a maintenant cette petite lumière, cette petite lueur d’admiration qui dit à son tour : "C’est papa le plus fort."
Gilles Ernoux

