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Une éducation réussie, c’est quoi?

"Qu’est-ce qu’une éducation réussie? Un idéal qui diffère selon les époques, les milieux et la conception qu’on se fait de l’enfant en devenir." Dans Puis-je vous appeler Sigmund? Et autres chroniques (Éd. Albin Michel, 2010), florilège de deux années de billets hebdomadaires sur France Culture, la psychanalyste française Caroline Eliacheff nous frotte, avec doigté, au sens de la relativité.

Interview

Le Ligueur: Une de vos chroniques s’intitule Une éducation réussie, laquelle tiendrait du miracle selon vous!
Caroline Eliacheff: "Cette chronique traite d’un livre d’Élisabeth Badinter sur l’infant de Parme et l’éducation que lui ont donnée, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières. Une éducation ratée en ce sens qu’il n’est pas devenu ce que ses précepteurs espéraient. À peine dégagé de leur emprise, il a fait le contraire de ce qu’ils attendaient de lui pour suivre sa voie personnelle. D’où la question: cette éducation n’est-elle pas finalement plus réussie qu’il n’y paraît? Une éducation réussie, voilà l’ambition de tout parent! Et qu’est-ce qu’une éducation réussie? Là, la réponse dépend des parents! Et ils se montrent souvent contradictoires: ils voudraient que leur enfant soit heureux quoi qu’il fasse mais, en réalité, ce 'quoi qu’il fasse' reste assez limité dans leur esprit. Quand un enfant rompt avec le vœu, secret ou pas, de ses parents, ceux-ci risquent de considérer qu’ils ne l’ont pas bien éduqué. Mais je crois qu’il n’y a pas d’éducation réussie sans qu’un enfant déçoive ses parents et, réciproquement, sans qu’il soit déçu par eux. Quand on est déçu par son enfant, cela signifie qu’on lui a laissé une certaine liberté de choix dans sa vie à laquelle on ne s’attendait peut-être pas.
L’éducation est un vaste sujet. Quelles valeurs veut-on transmettre à son enfant? Ici aussi, on témoigne d’une certaine ambiguïté: il y a souvent un contraste entre ce que je dis et ce que je fais. L’enfant, lui, retient ce que je fais, pas ce que je dis! Quand on n’a pas transmis les valeurs qu’on privilégiait, c’est en général parce qu’on n’a pas montré l’exemple."

S’épanouir…


L. L.: L’éducation varie d’une époque à l’autre, d’une famille à l’autre…
C. E.: "… et d’un enfant à l’autre! Les parents ne sont pas trop malheureux quand ils doivent faire preuve de mobilité et s’adapter. Déjà, le monde change si vite qu’il est difficile pour eux d’appliquer exactement le modèle éducatif qu’ils ont reçu, même s’ils l’ont apprécié. Ils doivent donc être mobiles par rapport à leur propre éducation, mais aussi par rapport à leurs différents enfants, selon qu’ils sont filles ou garçons, en fonction de leur âge… On n’est pas le même parent avec un nourrisson, un enfant de 4 ans et un adolescent. C’est peut-être cette adaptation-là qui s’avère la plus compliquée."

L. L.: Éduquer un enfant, dites-vous, c’est lui permettre de "se confronter aux frustrations pour les surmonter, aux interdictions pour apprendre à les respecter, au risque d’être puni pour savoir jusqu’où aller".
C. E.: "Pendant des siècles, le but de l’éducation était de rendre l’enfant conforme à la place qu’il allait occuper dans la société et qui ne bougeait pas (selon qu’il était l’aîné, un garçon…). Aujourd’hui, l’idéal visé par les parents est l’épanouissement de leur enfant. Mais ce n’est pas simple! D’abord, un enfant n’est pas épanoui vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de même que ses parents ne sont pas d’une humeur égale vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et puis - c’est un peu la faute à la psychanalyse qui a été mal comprise -, on a cru que l’épanouissement allait de pair avec l’absence de contraintes. Or, c’est exactement l’inverse qui se passe: c’est parce que les interdictions et les limites sont intégrées qu’on devient libre! Sans contraintes, on est livré à soi-même."

… et obéir

L. L.: Donc, impossible de parler d’éducation sans parler d’autorité?
C. E.: "Sur ce sujet, j’apprécie fort quelqu’un comme le pédopsychiatre Daniel Marcelli qui réhabilite l’obéissance et auquel j’ai consacré une chronique (ndlr: dernier ouvrage paru, Il est permis d’obéir, Éd. Albin Michel, 2009) (1). Il n’y a pas d’éducation sans obéissance! Parce qu’un enfant ne naît pas en sachant tout et que, donc, il doit apprendre, et puis il doit obéir pour ne pas se mettre en danger. Marcelli reprend une scène éloquente: il y a trente ans, quand un petit de 2 ans s’éloignait de sa maman et se demandait s’il pouvait faire ce qu’il avait envie de faire, il se tournait vers elle, elle lui faisait les gros yeux et il s’arrêtait. Classique! Sauf que, aujourd’hui, l’enfant s’éloigne, se tourne vers sa mère, elle peut toujours lui faire les gros yeux, il continue sur sa lancée. Pourquoi ce changement? Avant, un enfant obéissait par peur. Peur de la répression qu’il risquait de subir. Peur de perdre l’amour de l’adulte à qui il devait se soumettre. Mais, aujourd’hui, pourquoi les enfants obéiraient-ils vu qu’ils continuent à être aimés quoi qu’ils fassent et que les punitions ne suivent pas? De nombreux parents viennent consulter pour se plaindre qu’ils n’arrivent pas à se faire obéir. Et, effectivement, je reçois dans mon bureau des enfants de 3 à 10 ans déchaînés! Ils ne vont pas bien parce que tout leur est permis. Leurs parents n’osent rien leur imposer car ils ne supportent pas d’entendre 'Papa méchant' ou 'Maman méchante'. Désormais, ce ne sont plus les enfants qui ont peur de ne pas être aimés, ce sont les parents! Dans le monde d’alors, tout était interdit, les enfants étaient vraiment contraints - 'Ne fais pas ci, ne fais pas ça'. Aujourd’hui, beaucoup de choses leur sont permises, quelques-unes leur sont interdites. Sur celles-ci, les parents ne doivent pas céder. Ces interdictions ne sont pas les mêmes dans toutes les familles. Donc, les parents doivent vraiment réfléchir à celles sur lesquelles ils ne veulent pas passer. Sur fond d’autorisations régulières, elles prendront alors tout leur sens. Marcelli débarrasse l’obéissance de sa vilaine gangue de soumission, qui s’obtient par la menace, l’humiliation ou la séduction."

L. L.: L’obéissance repose sur un lien de confiance.
C. E.: "Oui. Ce lien de confiance, c’est le lien qui s’établit entre l’enfant et les premières personnes qui s’occupent de lui - ses parents ou d’autres adultes. Il ne s’apprend pas, il s’éprouve, dès le plus jeune âge. Par exemple, le bébé éprouve le rythme de la présence et de l’absence, et quand il est seul il sait que son parent va revenir…"

Lu pour vous

Dans son recueil de chroniques (couvrant la période septembre 2007-octobre 2009), Caroline Eliacheff éclaire des faits d’actualité (en économie, en politique…) à l’aune de la psychanalyse, tout en s’attachant à ses thèmes de prédilection: l’éducation, la procréation, la justice des mineurs… Elle décrypte ce qui menace les enfants, trop précocement conditionnés. Comme la télé pour bébés. "Une aberration. Depuis que la télévision existe, les bébés la regardent avec leurs parents. Mais c’est autre chose de les laisser seuls devant l’écran sous prétexte que des émissions sont spécialement conçues pour eux." Elle tire la sonnette d’alarme au sujet de la façon actuelle de considérer l’enfance: "C’est la violence des enfants et non la violence faite aux enfants qui occupe le devant de la scène." Elle se concentre sur la conception des enfants. Si dans les années 1970 en France, au cœur des débats sur l’avortement, il s’agissait d’"empêcher des enfants à naître", aujourd’hui il s’agit de "les autoriser à naître" mais pas sous n’importe quelles conditions. "Sur la procréation, j’ai une réflexion en cours. Je peux à un moment défendre ce à quoi je crois, mais je ne peux pas dire: j’y croirai toute ma vie."

Propos recueillis par Martine Gayda.

(1) Lire son interview dans Le Ligueur du 24 février 2010 ou sur www.leligueur.be.

 

 

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