Des ses origines, quand elle fait son apparition dans la grande presse américaine, a la charnière des 19e et 20e siècles, la bande dessinée propose essentiellement des histoires de gamins farceurs ou rêveurs comme Buster Brown de Outcault, les Katzenjammer Kids de Rudolph Dirks ou Little Nemo de Winsor McCay. Dans les décennies qui suivent, les séries d'aventures dont les héros sont des enfants ou des adolescents se multiplient. Chez nous, Zig et Puce d'Alain Saint-Ogan puis Tintin de Herge ouvrent la voie royale à Spirou, Johan et Pirlouit, Bob et Bobette, Blondin et Cirage, Benoît Brisefer, Saki et Zunie, etc.
Dans les années 1970, la légitimation de la bande dessinée déclenche un développement considérable de la production destinée aux adultes, ce qui permet aux auteurs de se proclamer artistes et non plus artisans. Des séries comme Boule et Bill de Roba et Yakari de Derib sont des lors considérés avec mépris par les spécialistes. Et les quelques rares éléments de la nouvelle génération qui débutent dans le secteur jeunesse sont maintenus dans la réplique affadie d'une formule "qui a marche", mais dont elle n'aura jamais la fraîcheur, I'authenticité, la générosité. II y aura tout de même Marc Wasterlain, conteur de première grandeur et dessinateur virtuose, dont le merveilleux poétique (Docteur Poche) relance I'esprit d'enfance dans le secteur, puis André Geerts (Jojo), qui revient a la notion d'enfant héros, concevant un univers original sur ses souvenirs des "gros nez" de Popeye. Ces deux-la sont les passeurs du témoin entre des séries comme La Ribambelle de Roba et Oscar de Lapière et Durieux.
Quand, en 1989, paraît le premier titre de la série Alice et Léopold, son scénariste, Denis Lapière, essuie un échec qui agira sur lui comme un stimulant: "Je voulais m'adresser aux enfants et j'ai touche essentiellement des adultes. Je voulais raconter les aventures d'un groupe d'enfants de leur point de vue et j'étais persuade qu'elles pouvaient intéresser les jeunes lecteurs car j'y parlais de liberté, de nature et d'animaux, thèmes qu'ils affectionnent. En fait, j'ai construit un univers propice à susciter la nostalgie du Congo belge chez les anciens coloniaux ! Un sentiment que, bien sur, des enfants nés vers 1980 ne pouvaient partager. C'est en ce sens que je dis qu'il s'agit d'une série ratée. Au moins, elle m'a permis de me rendre compte qu'il ne fallait pas s'adresser aux enfants en se penchant vers eux mais en partant de ce qu'ils vivaient, eux. De ce qu'ils pouvaient vivre, eux. Et de leurs rêves, de leurs fantasmes. Pas ceux des adultes."
Apres s'être distingue avec Charly (1990), série de suspense destinée aux ados et adultes, centrée sur un petit garçon doué de pouvoirs paranormaux, Lapière fait équipe avec les dessinateurs Bailly et Mathy pour lancer Ludo, une série qui conjugue efficacement le réalisme et le merveilleux : "Avec Ludo, on avait envie de parler de la vie quotidienne des enfants, et pas de façon innocente, et d'autre part de donner a leur pouvoir d'évasion une expression en images. C'est en I'occurrence I'inspecteur Castar, une bédé que dévore Ludo en contrepoint de ses propres aventures."
Créée en 2001, la série Oscar, avec Durieux, propose une vision du monde qui aurait pu être très dure puisqu'on est chez les marginaux, les parias. La situation d'Oscar est exceptionnelle (il vit dans la rue depuis qu'il s'est échappe de l'orphelinat) mais elle est de plus en plus possible dans notre société a la dérive : "On voulait faire quelque chose d'optimiste. Là, on est plus proche de Charlie Chaplin que du Sans famille d'Hector Malot. On joue sur le registre dramatique, mais comme on est dans une bédé, forcément, ca doit se terminer bien." Au passage, les auteurs rendent un hommage élégant a La Ribambelle de Roba. Dans le troisième épisode, I'amour est au rendez-vous : "L'amour est très présent dans mes scenarios pour adultes - Le Bardu vieux Français, Un peu de fumée bleue... - mais aussi dans ceux que j'écris pour les enfants. Un amour pas désincarné, éthéré. Les parents de Ludo ont une vraie histoire de couple et pas une histoire clichée comme celle des parents dans Boule et Bill. Bien sur, dans les années 1960, Roba ne pouvait pas faire autre chose, la censure veillait. Si j'avais été a sa place, à I'époque, j'aurais fait exactement pareil que lui."
Denis Lapière est a I'évidence la tête pensante d'un courant qui aura beaucoup peine a s'imposer chez son éditeur. Ce ne sera pas une mince affaire que de créer les collections spécifiques Punaise et Puceron chez Dupuis ! De toute façon, du côté de la concurrence, il y aura quelques cas isolés mais pas de mouvement concerté. Chez Casterman, le meilleur sera David Dethuin, qui signera coup sur coup Le Bois des mystères, Arthur Minus et Zizi la chipie... avant de devoir aller se faire voir ailleurs (même sa tentative récente avec Raoul Cauvin comme scénariste sera bizarrement neutralisée par les commanditaires !). Delcourt Jeunesse aura été sur la décennie écoulée le seul éditeur qui se soit positionne clairement sur le sujet. Son catalogue est riche et diversifie. Qu'on se souvienne du Trio Bonaventure de Edith et Corcal. II n'a pas voulu faire de la bédé pour enfants, il a voulu faire de la bédé comme on fait du livre pour enfants, c'est-a-dire en développant un type de production proche du livre pour enfants. Mais c'est une arme à double tranchant parce que, à certains moments, c'est limite. On peut raisonnablement douter que ça s'adresse plus aux enfants qu'aux adultes esthètes. Une déviance récurrente dans I'édition jeunesse.
Parmi les créateurs venus de la bande dessinée pour adultes, le plus important est sans doute Joann Sfar qui, outre Le Petit Vampire chez Delcourt, a publie I'épatant Sardine de I'espace chez Bayard, maison où se sont distingues avant lui Nicole Claveloux (Grabote) et Yvan Pommaux (Marion Duval, Theo Toutou). Sfar, comme Marc Boutavant (Ariol), appartient a cette génération de créateurs qui ont pris leurs distances par rapport aux gros éditeurs et se sont regroupe dans des petites bottes qui ont conquis un certain public, lis ont vieilli, se sont mariés, ont eu des enfants... et ont eu envie de faire des bédés pour eux. Comme ils ont toujours agi avec une extrême liberté, puisqu'ils ont remis en cause la mainmise des éditeurs sur les auteurs, ils ont donné fait des bédés pour enfants avec le même esprit d'indépendance.
II semble évident que s'il y a eu de la part des auteurs de vraies envies, de vraies convictions, ce fut moins affirme chez les éditeurs. Quant aux libraires grandes surfaces, le phénomène leur a été totalement indifférent. Denis Lapière : "Malheureusement, il y a encore une dichotomie qui fait que le libraire spécialisé en livres pour enfants rejette globalement la bédé pour enfants et, sauf rares exceptions, les libraires spécialisés bédé ne sont pas intéressés par ce que nous faisons. On se trouve totalement marginalisés dans tous les systèmes de distribution. Le meilleur moyen que nous avons de toucher le public, c'est de pratiquer le marketing direct, une formule d'abonnement qui a fait la fortune de L'école des loisirs. Au rythme d'un album tous les deux mois, nous touchons directement les enfants, qui adorent." En attendant, s'il n'y a personne pour informer les parents qu'il existe une bande dessinée alternative "haut de gamme" pour leurs enfants, ils continueront a se rabattre sur des produits portés par une promotion bétonnée à travers les médias, comme c'est le cas pour Titeuf de Zep et Cédric de Laudec et Cauvin (au demeurant, ces séries ne sont pas sans qualités - surtout la seconde, qui offre une dimension intergénérationnelle bien satisfaisante - mais le barnum publicitaire qu'elles produisent est I'arbre qui cache la forêt).
Daniel Fano

