C’est un studio improvisé. Un seul micro, mais un enregistrement digital sur PC. Le technicien est un vrai pro. Sur sa chemise colorée on peut lire, imprimé sur le dos, le verset 19.6 de Mathieu : "Que l’Homme ne sépare pas ce que Dieu a uni." Les comédiens se concentrent. Dans la pièce à côté, les écrivains Lof et Faustin corrigent les textes du jour. Nous sommes à Bukavu. Mais d’abord, un détour par Sarajevo.
Quand, en 1992, éclate la guerre de Bosnie, il y a dans Sarajevo, une communauté juive. Venue dans les bagages de l’Empire ottoman, refuge des communautés juives chassées d’Espagne en 1492. Avec le ladino pour langue, avec l’indispensable synagogue et avec une institution communautaire, la Benevolencija. Aux premiers jours du siège, des Hercules israéliens exfiltrent les familles en danger mais restent sur place quelques centaines de juifs qui, bénéficiant d’une certaine bienveillance des Serbes, se trouveront en position de mener dans la ville martyre un travail humanitaire exceptionnel.
S’inspirant de l’exemple, le producteur hollandais George Weiss donne le nom de Benevolencija a une ONG qui œuvre au Rwanda après le génocide des Tutsis. Dans le Memorial du Génocide à Kigali, les morts sont honorés par une flamme au milieu d’un jardin. Sur une couronne: Never again! Plus jamais ça! C’est la motivation profonde de La Benevolencija. Pour cela, entreprendre un véritable travail de prévention par des programmes audiovisuels qui seront le contraire même de ce que fut, avant le génocide des Tutsis, la sinistre radio Mille Collines. L’idée se concrétise dans un projet de feuilleton, initialement télé, finalement radio, ce qui lui garantit, dans le contexte africain, une diffusion beaucoup plus large.
Retour à Bukavu et à notre studio improvisé… Le feuilleton, Kumbuka Kesho, se passe dans un village imaginaire : Bugo, avec ses deux écoles, un dispensaire, deux églises, un commissariat police, le bureau de l’autorité administrative. Avec ses riches et ses pauvres. Et surtout avec ses deux communautés : les Maka et les Ngoza. Avant la colonisation, leurs deux chefs coutumiers géraient le village en commun, mais le colonisateur a désigné un Maka comme représentant. Depuis les Ngoza sont écartés du pouvoir. Aujourd’hui, alors que les conditions de vie se sont dégradées, les relations entre les deux communautés se sont tendues. Elles s’accusent mutuellement des problèmes du village. A partir de là, le feuilleton ressemble à n’importe quel feuilleton. Quelques familles des deux ethnies, un ivrogne qui joue, avec humour, l’analyste de la situation, Et pour point de départ, quelques cas de choléra dû à un manque de gestion des déchets. Il n’en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres. Et le feuilleton, d’épisode en épisode, montre comment les deux communautés peuvent malgré tout surmonter leurs préjugés et leurs frustrations et trouver un terrain d’entente.
Diffusé en swahili par plusieurs dizaines de radios locales, Kumbuka Kesho, dont des variantes existent aussi au Rwanda et au Burundi, bat tous les records d’audience. Un vrai programme populaire, un Desesperate Housewives congolais qui rapproche des communautés que quinze ans de guerre ont rendues méfiantes et hostiles. Un message de paix dans une région des Grands Lacs toujours hantée par les fantômes du génocide rwandais.
Michel Gheude

