"Il est temps que la Belgique considère son histoire coloniale comme une part de son histoire, et l’accepte comme un fait, avec lucidité, enfin sans la magnifier ni la refouler". Cette phrase, la dernière des Mémoires noires que publie François Ryckmans, a valeur de manifeste politique (Mémoires noires: les Congolais racontent le Congo belge 1940-1960. Racine-RTBF.be). L’époque coloniale reste un trou noir de notre histoire, une cicatrice honteuse qui nous divise secrètement. Espace de non dits et de rivalités obscures. Et sans doute Ryckmans, petit fils d’un grand gouverneur colonial, a-t-il raison, pour lutter contre torpeur et complaisance, de nous faire entendre cette histoire racontée par des Congolais. En bon journaliste, il sait que leur récit est une histoire pathétiquement belge. A la fois lourde et bon enfant. Historique et petite. Improvisée. Pragmatique. La Belgique a décolonisé comme elle avait colonisé, presqu’en dépit d’elle-même. Sans perspective. Poussée par le cours des choses et l’air du temps. Et le Congo, qui, à sa manière, était à l’image, fut embarqué malgré lui dans la tornade de ce 20e siècle, pressé et convulsif, décidé à bousculer l’Histoire sans ménagement.
Ces mémoires, à la fois déconcertantes et mesurées, critiques et amicales, commencent en 1940 par ces milliers de soldats congolais, tellement méconnus que plus personne ne s’en souvient et qui pourtant combattirent Mussolini en Ethiopie, Vichy au Dahomey, Rommel en Egypte et les Japonais en Birmanie. C’est dans cette armée belgo-congolaise, qui traverse le Sahara du Nigeria au canal de Suez, que se développe le sentiment d’égalité qui sera le creuset du désir d’indépendance. Avec la victoire, les anciennes barrières entre noirs et blancs se redressent comme si rien ne s’était passé mais dans le monde entier s’ouvre le temps de la décolonisation.
Même si la plupart des Belges n’y prêtent pas attention, le compte à rebours est enclenché. Le conflit scolaire et l’augmentation substantielle du budget colonial de l’enseignement. Les promesses du Roi lors de son voyage en 1955. Le Manifeste de Conscience Africaine en 56. La naissance d’un journalisme noir. Les élections locales de 57. L’Expo 58. Le meeting de Lumumba sur l’Indépendance. Le soulèvement de janvier 59. La Table ronde de Bruxelles début 60 qui décide en une semaine d’une date pour l’indépendance : le 30 juin. Et puis, encore plus vite… Les discours du 30 juin. La mutinerie de la Force Publique cinq jours plus tard. La sécession katangaise de Tshombe le mois suivant. La révocation et l’assassinat de Lumumba et l’irrésistible ascension de Mobutu. Sitôt indépendant, le Congo commence une histoire inattendue, imprévisible, ouverte.
Thomas Kenza étudiait à Bruxelles quand la Table Ronde décida l’indépendance le 27 janvier 1960. Ce soir-là, à l’Hôtel Plaza, il présenta l’African Jazz, qui allait jouer pour la première fois Independance Cha Cha, la chanson qui devait "symboliser cette joie et cette ambition de rester un pays uni et un grand pays au cœur de l’Afrique". Un demi siècle plus tard, il ajoute : "Nous nous battons toujours pour cela. Et je crois que nous y arriverons".
Michel Gheude

