Après des livres engagés, politiques, et au retentissement international, comme Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat ou Les Sirènes de Bagdad, sur la situation en Afghanistan, en Palestine ou en Irak, le dernier roman de Yasmina Khadra ressemble à une parabole sur un groupe d’hommes à la dérive, plongé dans une absolue pauvreté. L’occasion de se poser des questions essentielles, y compris sur les valeurs transmises à nos enfants.
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Le Ligueur : D’emblée, on est interpellé comme lecteur par le lieu où vous situez votre dernier roman, L’Olympe des Infortunes (Éd. Julliard), un terrain vague où ont échoué des clochards de tous âges et de tous horizons. Ce lieu n’est pas clairement identifié. Pourquoi ?
Yasmina Khadra : "Je n’avais pas besoin de situer précisément le lieu de la déchéance parce qu’il est partout, parfois même dans les esprits, les mentalités. La géographie ne singularise pas cette forme de dérive, qu’elle soit en Belgique, en France, aux États-Unis ou au Cameroun. La clochardisation est partout la même, dans les banlieues en France, les bidonvilles du Tiers-Monde, les faubourgs algériens. Cela n’a rien à voir avec la culture, elle vient d’une décision qui touche profondément un être humain. D’un seul coup, du jour au lendemain, un ingénieur, un chauffeur de taxi, un chef d’entreprise, un gardien de la paix, un guichetier renonce à tout, à sa famille, à ses ambitions, à ses engagements et se retrouve clochard. J’en ai vu un peu partout dans le monde. Ce sont les mêmes individus, même si leurs gestes, leur langage, leur agressivité ou leur passivité changent d’un territoire à l’autre. Ce sont les mêmes ombres chinoises rasant les murs. J’ai été ainsi particulièrement affligé par les clochards japonais, généralement des personnes très âgées. Beaucoup de jeunes sont vaincus par des événements et choisissent le chemin de la clochardisation, puis font une rencontre, ont un déclic et reviennent à la société moins faibles qu’avant. Mais un SDF de 90 ans, c’est terrifiant."
Des pères, encore des pères
L. L. : Dans votre livre, un adolescent encore immature, Junior, est le protégé de Ach, qui est un peu son père de substitution, extrêmement possessif. Deux autres figures jouent le rôle de référents masculins : le Pacha, brute épaisse qui ne connaît que la loi du plus fort et, à son opposé, Ben Adam, un utopiste qui prêche que nous sommes maîtres de nos destinées. Peut-on voir à travers ces trois personnages trois modèles paternels et comment voyez-vous le rôle des pères dans nos sociétés ?
Y. K. : "Junior a besoin d’être protégé. Depuis la nuit des temps, le père a été l’incarnation de la force, pour protéger, chasser, survivre aux épreuves. Dans mon roman, il y a cette hiérarchie que l’on retrouve dans toutes les sociétés. Là où il n’y a pas de discipline, de voix qui se fait respecter, même si cette voix n’est pas obligatoirement paternelle, la famille est soumise aux éparpillements, aux déchirements, aux errements."
L. L. : Pourtant, Ach a aussi ses fragilités...
Y. K. : "Ach est possessif parce qu’il sait que si Junior venait à disparaître, il ne lui survivrait pas. Il agit par égoïsme. Junior a aussi besoin de ce père d’adoption, mais il ne sait pas clairement ce qu’il représente, si ce n’est un compagnon merveilleux. Leur relation est somme toute assez traditionnelle : nous ne pouvons pas vivre que pour nous-mêmes, nous sommes sur cette Terre pour les autres. Notre espoir, ce sont les autres, nos déceptions, ce sont les autres. Celui qui s’isole dans son combat, dans ses visions, est d’emblée voué à l’échec."
L. L. : Toujours à propos des pères, un des personnages dit à Ach : "Junior n’est pas sot. C’est toi qui l’empêche de grandir…" Vous avez trois enfants de 20, 17 et 10 ans. Est-ce que vous avez parfois eu l’impression de les empêcher de grandir ?
Y. K. : "Je fais très attention à cela. Je m’interdis de m’imposer aux enfants. Mais ils se croient souvent arrivés, sans avoir la notion du danger, des difficultés, ils n’ont pas l’expérience des chutes et des grands échecs. J’interviens quand ils font des choix abracadabrants. Quand je les vois jouer inlassablement avec la Playstation en pensant que le monde appartient uniquement au divertissement, je leur dis qu’ils tuent leurs plus belles années, que leurs seuls alliés seront un jour leurs diplômes, leurs savoirs, leurs compétences. Un jour, ils seront appelés à se débrouiller. J’essaie de leur parler de la muflerie de la vie, de leur faire comprendre que tout n’est pas rose et qu’il faut s’armer pour affronter toutes les situations."
Utopie ou réalité ?
L. L. : Pour en revenir à cette clochardisation, conséquence d’une crise devenue omniprésente, l’un de vos personnages dit que l’argent est source de tous les malheurs. Est-ce que vous rêvez d’un autre modèle de société pour les générations futures ?
Y. K. : "Il ne pourra jamais exister, parce que cela relève plus de l’utopie que de la réalité. Les êtres humains ne pourront jamais avancer sans qu’il y ait un rapport de force, basé sur l’argent en temps de paix, et sur les armes en temps de guerre. L’argent est le carburant de toutes choses en ce monde. Il permet à un royaume de s’épanouir. Et le manque d’argent peut pousser des gens dans la déchéance la plus abominable. Mon personnage vit sans le sou, mais il vit de la décharge. Il est dans la pauvreté la plus crasse et essaie donc de faire croire que l’argent n’est pas important. Derrière ses vérités, il y a des mensonges ! Ce qui me désole, c’est que l’argent prenne toute la place, alors qu’il y a d’autres richesses : les autres et leurs différences."
L. L. : Qu’aviez-vous envie de dire à nos lecteurs qui sont d’abord des parents, en leur présentant cette société de laissés-pour-compte ?
Y. K. : "De faire attention : ces laissés-pour-compte ont été dans une vie antérieure des gens comme nous, peut-être mariés, avec des ambitions, et qui sont tombés très bas, ce qui peut arriver très vite avec cette mondialisation effrénée, insensée, qui fait croire que l’économie est la priorité des priorités. Pour moi, c’est l’humain qui importe. Il y a des repères qui sont complètement faussés, mais devenus omniprésents. Par exemple, l’idée de l’identité nationale. Elle n’existe pas, sinon elle vous ancrerait dans notre société. Or, quand vous êtes dans l’infortune, vous n’avez plus d’allié, vous perdez votre identité, vous devenez rien du tout, un clodo. J’en veux à notre inhumanité, notre animalité. Regardez comme l’homme a évolué sur le plan de la technologie ou de la santé, et comment il est resté un troglodyte au plan humain."
L. L. : Ach se lance à un moment donné dans une envolée des plus lyriques sur le bonheur de vivre en famille, d’être parent. Une envolée un peu trop lyrique?
Y. K. : "Pour moi, le seul port d’attache d’un être, c’est sa famille. Ma famille, c’est ma vie. Je suis à Bruxelles aujourd’hui, mais je n’ai qu’une seule hâte : retrouver mes filles, mon garçon et ma femme. Je ne peux pas vivre loin de ma famille très longtemps. Tout le reste n’est que mensonge. Dans mon premier roman policier, Morituri (Ndlr : écrit sous son vrai nom Mohamed Moulessehoul), le commissaire Llob disait déjà que la véritable réussite d’un homme, ce sont ses enfants. La gloire, la promotion sociale, l’argent, le pouvoir, ne sont que mensonge. Ils nous rendent captifs. La plus belle gloire du monde, c’est d’être fier de son travail de parent."
Ne jamais renoncer
L. L. : Vous avez dit dans une autre interview : "L’humanité ne vit plus, elle dévit". Que vouliez-vous dire plus précisément ?
Y. K. : "C’est un néologisme que j’ai inventé. Ce n’est pas mourir ou mal vivre, c’est une sorte de renoncement à vivre, une indécision paralysante, car on se désintéresse de ce qui va advenir de nous. Je peux accepter la colère, le dépit, l’agression, mais pas le renoncement."
L. L. : Il n’y a aucune femme dans votre livre. Or, vous avez choisi comme pseudonyme un prénom et un nom féminins, plus particulièrement ceux de votre femme. Dans un monde encore très masculin à certains égards, qu’est-ce que vous avez voulu signifier et n’avez-vous pas dû affronter une certaine légitimité ?
Y. K. : "Il n’y a eu aucun calcul de ma part. J’étais en pleine guerre, dans le maquis. Elle m’a téléphoné parce que l’éditeur voulait un nom pour un roman à publier. Dans le feu de l’action, j’ai proposé le sien tellement j’avais de l’admiration pour elle. J’espère que cela va contribuer à changer les mentalités dans les pays arabo-musulmans. Tant que la femme restera disqualifiée, on ne pourra jamais avancer. Même en Occident. La femme n’est pas payée à sa juste valeur. Il y a encore une injustice."
L. L. : Vous avez aussi connu l’exil, qui appartient aujourd’hui à la modernité. Qu’avez-vous essayé d’en transmettre à vos enfants ?
Y. K. : "Pour moi, cela n’a jamais été un exil, car ce fut un départ volontaire. Je suis plutôt un émigré. À mes enfants, je leur ai présenté ce départ comme un voyage qui permet de rencontrer d’autres cultures et d’autres mentalités, ce qui permet de se construire. Mais je n’ai qu’un souci : rentrer chez moi. J’ai d’ailleurs construit une maison en Algérie."
L. L. : Pour revenir au roman, il pose clairement la question de la confiance dans le genre humain, quand Ach affirme contre Ben Adam que "La vraie liberté est ne rien devoir à personne", que "La vraie richesse est ne rien attendre des autres". Est-ce cela que vous transmettez à vos enfants ?
Y. K. : "Je leur apprends d’abord la confiance dans ce qu’ils sont en train de faire. Si vous êtes sincère, allez-y, et tant pis. Ce qui compte, c’est la foi dans ce que vous voulez entreprendre. Mais je leur apprends aussi à être vigilants car il y a des hommes qui sombrent dans la prédation."
L. L. : La fin du livre est assez pessimiste. Est-ce la vision que vous avez du genre humain ?
Y. K. : "La fin n’est pas pessimiste, elle est réaliste dans le sens où elle nous renvoie à nos erreurs, des erreurs généralement ordinaires dues à de l’inattention. Pour moi, la clochardisation nait d’abord de cette indifférence. La fin est optimiste car j’éveille les gens à une certaine responsabilité. Nous avons une responsabilité à l’égard de tous."
Propos recueillis par Michel Torrekens

