Face à la crise gouvernementale et à la complexité institutionnelle de notre pays, la tentation est grande de se désintéresser de la politique. En tant que parents, que dire à nos jeunes de 18 ans et plus qui, dimanche prochain, iront voter dans ces conditions si particulières ? Vincent de Coorebyter, président du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques) décrypte la situation actuelle, tout en rappelant les mécanismes de base d’un scrutin démocratique.
Le Ligueur : Suite à la chute du gouvernement, nombreux sont les citoyens qui ont exprimé leur ras-le-bol de la politique, certains allant même jusqu’à brandir la carte du boycott des élections. Cette situation n’est-elle pas préoccupante ?
Vincent de Coorebyter: "Dans les jours qui ont suivi cette crise politique plutôt spectaculaire, on s’est beaucoup focalisé sur l’hypothèse d’un boycott de la part d’une partie des électeurs. On verra bien ce que cela donnera le soir du 13 juin, mais il semble que cela se soit tassé et que la campagne ait repris le dessus. Quant au ras-le-bol et au manque d’intérêt, il faut reconnaître que ce sentiment n’est pas neuf dans le chef d’une partie de la population."
L.L. : Quelles sont les principales frustrations émises par cette population ?
V. de C. : Il y a trois grandes frustrations souvent entendues et auxquelles on ne peut pas apporter la même réponse.
Premier frustration : À quoi sert-il de choisir un parti plutôt qu’un autre puisque quelle que soit la manière dont on vote, ce sont de toutes façons les partis qui décident de la formule de gouvernement ? Reconnaissons d'abord que c’est exact. Nous sommes dans un système de scrutin à la proportionnelle, pas à la majoritaire. Il ne dégage pas mécaniquement une majorité parlementaire. Là où les électeurs frustrés ou en colère ont tort, c’est lorsqu’ils imaginent que les partis font ce qu’ils veulent avec le résultat des élections. D’abord parce que le vote détermine le champ du possible : certaines coalitions sont possibles arithmétiquement tandis que d’autres ne le sont pas. Autre précision : ce ne sont pas seulement les calculs qui déterminent la formation des coalitions. Dans une certaine mesure, les partis tiennent aussi compte des évolutions électorales.
Deuxième frustration, souvent entendue : À quoi sert-il de voter puisque ce sont toujours les mêmes têtes que l’on voit et qui dirigent ? Du côté francophone, si ce sont effectivement les quatre mêmes familles politiques qui participent au pouvoir depuis une dizaine d’années, c’est bien parce que c’est vers eux que se portent les votes. Il y a donc quelque chose d’un peu schizophrénique de la part des électeurs qui disent en avoir marre de voir toujours les mêmes partis au pouvoir, mais qui ne votent pas pour d’autres. Rappelons la logique de l’élection, qui est respectée en fait et en droit : avant les votes, les compteurs sont tous à zéro ! Aucun parti n’a un score naturel ou une victoire acquise de manière mécanique. Il est intéressant de noter que cette campagne a fait une place sensiblement plus grande aux petits partis. On verra si dans le contexte de crise et la plus grande visibilité qui leur est offerte, ils additionnent une proportion plus importante de votes.
Troisième frustration, que l’on entendait déjà dans des campagnes antérieures, mais qui est beaucoup plus manifeste aujourd’hui : À quoi sert-il de voter, ils ne savent quand même pas résoudre les problèmes?"
Flamands et francophones : deux continents à la dérive
L. L. : Les partis politiques n’ont-ils pas fait preuve d’un manque de responsabilités lors de cette dernière crise ?
V. de C. : "Sur le plan institutionnel et linguistique - qui a quand même été un des grands facteurs de crises politiques ces trois dernières années - il y a bel et bien une responsabilité de ceux qui étaient à la manœuvre et qui étaient en charge de ces dossiers. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont échoué, donc qu’il y a eu un déficit d’efficacité.
Autre point très particulier de cette législature : les positionnements tactiques d’un certain nombre de partis ont été nombreux et manifestes et n’ont pas contribué à l’avancement rapide et efficace des différents dossiers. Cependant, au-delà du déficit d’efficacité et de la stratégie des partis, il faut bien reconnaître que la situation était objectivement très complexe. Et que quels que soient les hommes et les femmes qui étaient chargés de dénouer le nœud constitutionnel et linguistique, le défi était majeur.
Ceci dit, s’il y a eu un échec à ce niveau-là, c’est bien parce que le degré de mésentente à propos des volontés et des priorités des différents partis est devenu particulièrement élevé. Entre Flamands et francophones, c’est désormais un peu comme la dérive des continents. Incontestablement, la démocratie belge, surtout au niveau fédéral, fonctionne sans visée collective partagée ou si on veut prendre des termes un peu plus moralisateurs, sans sens évident de l’intérêt général."
L. L. : Les citoyens souffrent aussi de cette complexité intentionnelle. Car comment s’intéresser à la chose politique si on ne la comprend plus ?
V. de C. : "C’est effectivement un vrai problème ! En Belgique, on a la complexité inhérente à un État fédéral, avec plusieurs niveaux de pouvoir qui connaissent à la fois une vie parlementaire et une vie gouvernementale propres. Certes, cette complexité n’empêche pas les institutions de fonctionner. Mais, pour la majorité des citoyens, cela engendre un problème de mauvaise compréhension donc, de méfiance et de désintérêt. Parce que, devant un jeu politique peu lisible, on se sent désarmé, on a l’impression que la démocratie ne fonctionne pas comme elle le devrait.
On dit qu'en démocratie le peuple est souverain : pour jouer pleinement ce rôle, les électeurs doivent pouvoir voter en toute connaissance de cause. En Belgique, ils ont l’impression que, même quand ils font des efforts pour s’informer, l’obstacle à franchir est gigantesque. Au jour le jour, les grands médias concentrent davantage leurs informations et leurs analyses sur l’articulation des institutions et des partis entre eux, sur les jeux tactiques de ces derniers, plutôt que sur les enjeux de fond. Il faudrait beaucoup plus de rappels de ces éléments de base. Il y a donc tout un travail de pédagogie à faire, en permanence."
Une voix ne compte pas, mais chaque voix est comptée
L. L. : Que dire à nos jeunes qui, le 13 juin prochain, iront voter pour la première fois dans un contexte particulier ?
V. de C. : "Je pense qu’il faut d’abord leur rappeler ce qu’est le mécanisme du vote et le fait que, comme on le soulignait au début de l’interview, tout est ouvert. Bien sûr, il ne faut pas fétichiser le vote individuel. Quand on dit au citoyen 'Votre voix compte', en laissant sous-entendre 'Votez dans tel sens et vous allez en voir les résultats', c’est une arnaque intellectuelle. Un vote individuel ne pèse à peu près rien. Le principe de base de la démocratie est que l’on partage la décision entre tous les citoyens, donc que la voix individuelle de l’électeur est noyée dans la masse. Une voix ne compte pas. Par contre, chaque voix est comptée. Ce qui a réellement un impact, ce sont les voix qui s’additionnent et qui, ensemble, peuvent faire basculer les choses.
Autre chose à rappeler aux jeunes : le citoyen n’est pas seulement un électeur. À tout moment, indépendamment du moment même du vote, chaque citoyen a aussi la possibilité de peser sur l’évolution électorale, par une implication en politique en devenant lui-même candidat ou en jouant un rôle dans la vie d’un parti politique. La démocratie, c’est aussi ce travail permanent de participation au débat public, de tentative de convaincre, de défendre certaines idées ou valeurs.
Dernier élément enfin : contrairement à ce que l’on croit encore trop souvent, tous les partis politiques ne sont pas aussi identiques les uns les autres. Certes, ces dernières années, les formations politiques ont eu tendance à atténuer ce qu’elles ont de plus spécifique, à rendre leur doctrine et surtout leur communication plus lisse afin de séduire le plus large public. Malgré tout cela, il n’en reste pas moins que tous les programmes reflètent la philosophie de base, le système de valeurs et l’histoire des partis politiques. Prenons donc le temps, notamment avec les jeunes, d’aller au-delà de la communication des partis et d’analyser, de comparer ce qu’ils nous proposent."
L. L. : La Belgique connaît-elle une crise de régime, comme on le prétend souvent actuellement ?
V. de C. : "Rappelons qu’une crise régime se produit lorsque le fonctionnement des institutions est gravement atteint. Dans ce cas, on sort de l’état de droit car les fondements du fonctionnement du système démocratique sont soit son méprisés par certaines forces politiques, soit ne sont plus en état de fonctionner correctement. Selon moi, la notion de crise de régime a été utilisée un peu trop tôt, notamment dès 2007. Par contre, ce qui s’est passé lors de la récente chute du gouvernement Leterme II, s’est apparenté davantage à une crise de régime, sur un point bien précis. Un parti - l’Open VLD - à couru le risque, pour des raisons qui me semblent être strictement d’intérêts partisans, de provoquer un enchaînement d’événements qui auraient pu rapidement devenir totalement incontrôlable.
Je m’explique. Le même jour, l’Open VLD, considérant que l’on n’arrivera jamais à un accord sur BHV, met en exécution sa menace de quitter la majorité gouvernementale et provoque la chute du gouvernement. Jusque là, pourquoi pas, il l’avait annoncé et tient parole là-dessus. Mais le même jour, ce même parti décide que l’on pourrait voter, l’après-midi même, sur les propositions de lois de scission de BHV, en profitant de la position de président de la Chambre de Patrick Dewael. Et ce, comme si de rien n’était. Donc comme si le fait que le gouvernement était tombé n’avait aucune conséquence sur le fonctionnement du travail parlementaire. Je suis persuadé qu’on aurait pu être dans une situation de chaos politique et institutionnel complet. Là, j’ai assumé la notion de crise de régime car je pense que, quand un parti domine à ce point la stratégie politique, il y a un grave problème. Cela ne s’est pas passé comme ça parce que le président de la Chambre a été appelé très rapidement par le Palais royal après la chute du Premier ministre. Comme par hasard, il a ensuite changé totalement de stratégie pour la journée, en disant que puisque le gouvernement était en affaires courantes, la Chambre ne pouvait pas se réunir. Depuis, les institutions fonctionnement à nouveau normalement. On sens que l’on en est sorti de cette crise de régime et que la campagne se déroule de manière normale."
L. L. : Comment expliquer que le degré de divergence entre Flamands et francophones soit devenu si important ?
V. de C. : "Pour comprendre cela, il faut remonter aux conflits linguistiques sur lesquelles le différent est total. C’est le cas en ce qui concerne BHV mais aussi des bourgmestres non nommés, de l’emploi ou non du français dans la périphérie, des facilités… Un des symptômes les plus manifestes est que, sur chaque point de droit, l’interprétation des spécialistes, des constitutionnalistes, mais aussi même des magistrats est différentes du côté flamand et francophones. En Belgique, on est dans une situation particulière où le droit n’est plus un vecteur de pacification et n’est plus un arbitre qui permet de régler un différent en rappelant la loi. Chaque question juridique fait pratiquement l’objet de deux interprétations différentes. C’est quand même très singulier.
Une autre divergence concerne le plan institutionnel. Depuis 1993 et la dernière réforme de l’Etat, la Flandre veut majoritairement aller plus loin : c’est ce que l’on appelle désormais la tendance confédéraliste qui veut donner un maximum d’autonomie aux Communautés et aux Régions, donc réduire les pouvoirs du niveau fédéral et peut-être aussi les formes de solidarité financières. Là où majoritairement - je ne dis pas unanimement - du côté francophone, on estime qu’on avait atteint un point d’équilibre en 1993.
Pour en revenir à la législature qui vient de s’achever et aux blocages linguistiques et institutionnels, on peut considérer qu’il y a eu une responsabilité partagée, sur des formes différentes, des Flamands et francophones. D’un côté, des partis flamands trop convaincus de la légitimité de leur demande et qui n’ont pas suffisamment pris la peine d’essayer de convaincre, d’argumenter, de prendre le temps de rassurer, de tenir compte des résistances légitimes des francophones. De l’autre côté, celui des partis francophones, la responsabilité est d’une autre nature. Dès le départ, plus encore dans le chef de certains partis que dans d’autres, la résistance des francophones à l’idée d’avancer sur certains sujets linguistiques et institutionnels était grande. Une méfiance parce que pour les partis francophones, les demandes de la Flandre ne pouvaient être pensées qu’en fonction des intérêts de la Flandre. Résultat : d’une certaine manière, ils se sont contentés du temps qui passe, de rappeler qu’ils n’étaient pas demandeurs, d’attendre peut-être tactiquement que les demandes flamandes baissent en intensité ou changent de nature."
Propos recueillis par Anouck Thibaut

