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Décrochage scolaire en supérieur

Interview de Jean-Émile Charlier, sociologue et professeur aux Facultés Universitaires de Mons

Le numéro 13 du Ligueur paru ce mercredi 29 avril, abordait, en page 25, la problématique des jeunes qui abandonnent leurs études en cours d’année. Dans la foulée de ce texte, nous avons voulu connaître le point de vue d’un sociologue, Jean-Émile Charlier, professeur aux Facultés Universitaires catholiques de Mons (FUCaM).
 
Selon le sociologue, il semble bien que bon nombre de jeunes étudiants de première année dans le supérieur ne maîtrisent pas… le métier d’étudiant. Si Jean-Émile Charlier ne souhaite pas pointer des responsabilités du côté de l’enseignement pas plus que du côté des parents, il évoque quelques compétences dont la maîtrise est utile, si pas indispensable, pour atteindre l’objectif fixé : réussir des études, passeport direct, espère-t-on, vers une profession.
Être étudiant est donc à ses yeux un véritable métier qui demande des compétences spécifiques lesquelles se situent notamment dans la manière de gérer son temps pour pouvoir concilier judicieusement tous les aspects de sa vie : étudier,  mener une vie sociale intéressante et épanouissante, suivre les cours de façon à en retirer le plus de bénéfice possible. "Réussir suppose de se construire un réseau social dans lequel l’étudiant est appuyé et soutenu et constitue un soutien pour d’autres. La réussite va de pair avec un rythme de vie dont les loisirs ne sont pas exclus. Il faut aussi pouvoir faire la part des choses dans les études, être capable de discerner les tâches qu’il est important de réaliser au jour le jour, les matières qu’il faut suivre pas à pas de ce qui peut sans dégât être remis à plus tard. Les études supérieures sont longues, parfois fastidieuses, il faut donc aussi trouver son épanouissement dans d’autres activités. Ces deux capacités, distinguer l’essentiel de l’accessoire, et mailler le réseau qui correspond au but fixé vont ensuite pouvoir être transposées dans la vie professionnelle. Celui qui montre qu’il maîtrise son métier d’étudiant se prépare à exercer n’importe quel autre métier."
 
La manière classique de mettre ces compétences en œuvre paraît s’effacer peu à peu. Selon le professeur, un nouveau type d’étudiants est apparu dans les auditoires. Certains viennent au cours sans prendre la moindre note. Ils restent simplement assis, sans s’être muni de ce qui constitue habituellement le matériel de l’étudiant. Or, "sans prise de note, on peut se demander ce qu’il restera du discours du professeur dans la mémoire de l’étudiant. Car être étudiant demande d’être partie prenante de l’apprentissage, d’organiser sa vie pour maximiser l’efficacité et le plaisir de ce temps destiné à se former, c’est-à-dire aussi à remettre en question ce que l’on apprend, à attiser son esprit critique." C’est par le retour sur les notes qu’il a prises au cours, par la comparaison qu’il peut opérer entre ses notes et d’autres supports que l’étudiant peut devenir autonome. La prise de notes est déjà une manière de s’approprier le discours du prof : l’étudiant sélectionne, il hiérarchise, il organise à sa manière ce qui lui est présenté. Mais ces opérations complexes et difficiles passent par l’écrit. Elles ne sont maîtrisées qu’au terme d’un apprentissage qui requiert l’engagement de celui qui le suit. L’étudiant qui ne fait qu’écouter ou qu’entendre donne l’impression qu’il accepte tout ce qui lui est raconté ou qu’il est indifférent aux débats dont chaque énoncé est le fruit.
 
Plus encore, il semble que depuis quelques années, les amphithéâtres deviennent des lieux " multi-tâches ". Le jeune suit le cours mais fait un certain nombre d’autres choses en même temps : il envoie et reçoit des sms sur son téléphone mobile, des Emails sur son ordinateur portable, tout cela sans se priver d’échanger quelques commentaires avec ses voisins. Ce qui est quelque peu déconcertant pour le professeur mais, dit-il, optimiste  "ne laisse en rien présager des résultats futurs." Des étudiants du troisième type ! "La multiplication des moyens de communication modifie sans doute le rapport du jeune au monde", constate Jean-Émile Charlier qui avoue avoir l’impression de vivre une situation transitoire ; comme si l’enseignement ne s’était pas encore ajusté aux nouvelles compétences des étudiants qui arrivent en Bac 1. Alors, la question est : qui doit changer ? Le professeur a décidé, lui, de revoir son cours pour tenter de l’adapter aux étudiants d’aujourd’hui. L’objectif est de reconstruire un rapport au savoir qui touche davantage les étudiants, qui ait du sens à leurs yeux.

Pour Jean-Emile Charlier, le processus de Bologne offre des possibilités inouïes de reconstruire les enseignements pour tenir compte de cette transformation culturelle des étudiants. Les « ECTS » (European Credit Transfer System) sont désormais l’unité de base de l’enseignement supérieur. Un ECTS correspond à une grosse vingtaine d’heures de travail de l’étudiant.  Un cours crédité de 4 ECTS requiert donc normalement une centaine d’heures de travail de l’étudiant, y compris les heures qu’il passe en amphithéâtre. Tout l’enjeu est maintenant de repenser les cours en partant de ces ECTS, en proposant une structure de travail à l’étudiant afin qu’il utilise au mieux les heures qu’il est censé consacrer à la maîtrise des compétences attachées à chaque cours.
Les étudiants sont donc en pleine mutation, branchés sur un savoir venu d’ailleurs (télé, Internet et autres dispensateurs de savoirs multiformes). Pour tenter de mobiliser les étudiants dont la passivité et l’inaction interpellent et les étudiants multitâches, des outils existent, que les professeurs doivent apprendre à utiliser au mieux. Ce qui leur impose de repenser leur métier d’enseignant afin qu’il aide ceux qui les écoutent à réussir leur métier d’étudiant !

Les universités africaines francophones face au LMD, Jean-Émile Charlier, Sarah Croché, Abdou Karim Ndoye, aux Éditions Academia-Bruylant, 2009.

Tandis que ces 28 et 29 avril, avait lieu le sommet des ministres de l’enseignement supérieur des pays d’Europe, sort un ouvrage cet ouvrage traite du processus de Bologne qui a conduit les universités européennes aux réformes dites du LMD (Licence Maîtrise Doctorat) et montre comment le processus de Bologne affecte donc aussi les universités d’Afrique francophone.


Laurence Delperdange

 

 

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