Le Belge a une brique dans le ventre. Les Anglais ont inventé le "home sweet home". Tous, nous ressentons ce besoin d’un toit, d’ailleurs devenu un droit inscrit dans la Constitution. Avoir son chez-soi a plus d’une signification, comme nous le rappelle le philosophe namurois, Jean-Michel Longneaux.
Le Ligueur : Au-delà des raisons pratiques - se protéger du froid et de la pluie, quelles sont les autres motivations à rechercher un toit ?
Jean-Michel Longneaux : "D’une façon générale, à ce moment de la vie, chercher un endroit où habiter, c’est pouvoir se construire comme sujet à part entière. Il y a un lien très fort entre le sujet que je deviens et le lieu où j’habite, parce que la maison ou l’appartement est cet endroit où je me situe par rapport au monde extérieur. Par rapport à la crèche, au travail, à l’école, l’habitat me permet d’ouvrir un espace où je me mets à l’abri du monde, y compris la tente que certains nomades déploient chaque soir. Mon logement me construit en tant que personne. Je deviens un sujet face au monde, face aux autres. C’est donc vital pour un jeune couple d’avoir un endroit où il peut se couper du monde, se séparer de sa famille pour exister face aux parents. Quand des "bébés-couples" squattent la maison de leurs parents (ndlr : comprenez, votre Tanguy qui ramène une petite amie) et que la situation perdure, il pourrait y avoir un problème, à savoir leur incapacité à oser exister comme sujet avec un partenaire et à lâcher papa et maman. Toutes les familles sont faites pour être quittées."
L. L. : Concrètement, comment un toit peut-il nous donner le sentiment d’être une personne ?
J.-M. L. : "Je choisirai plutôt des contre-exemples. Quand on est privé de son habitat, on n’est plus rien. Des SDF témoignent qu’en habitant toujours dehors, on finit par n’être plus personne. On devient objet parmi les objets. Il y a une vraie dépersonnalisation du sans-abri. Autre exemple : quand on déloge des personnes âgées, certaines dépérissent rapidement. Une des hypothèses est qu’on les coupe de ce qu’elles sont en voulant les protéger d’un lieu devenu inhabitable pour elles. Elles ont le sentiment de n’être plus nulle part chez elles. Lors de cambriolages, il n’est pas rare que les victimes disent qu’elles se sentent comme violées. Vous touchez à ma maison, c’est à moi que vous touchez."
L. L. : Avoir son chez-soi ne permet-il pas aussi d’en dire beaucoup sur ce que nous sommes, de montrer qui on est ?
J.-M. L. : "On dit parfois qu’il faut regarder la bibliothèque d’une personne pour mieux la connaître. Il en va aussi de son logement. Dans un HLM où les appartements sont identiques, chaque famille fait en sorte que le sien soit différent, à travers une esthétique qui traduit son identité. Il y a un art d’habiter. Je voudrais d’ailleurs souligner un aspect rarement évoqué : les odeurs. Quand un bébé vient au monde, c’est un drame pour lui car il se retrouve objet parmi les objets, raison pour laquelle la mère le reprend contre elle. Les sons comme les odeurs que le bébé a connus seront déterminants. Notre habitat agirait de même car on y retrouve toujours la même odeur. Elle permet aux gens de se ‘sentir’ chez eux. L’uniformité n’est jamais que de façade."
L. L. : Si avoir son chez-soi est une manière de s’affirmer aux autres, ne présente-t-il pas comme risque de se couper des autres, notamment à travers cette mode du cocooning ?
J.-M. L. : "Si l’habitat est ce lieu que je quitte le matin et retrouve le soir après avoir été à la conquête du monde, s’il est un lieu qui isole, il se définit aussi comme un lieu d’hospitalité. Il est aussi ouvert sur le monde, il permet de recevoir les parents dont on s’est séparé, les proches, les amis, les étrangers."
L. L. : La maison quatre façades avec jardin et garage devient un rêve de moins en moins tenable. Pensez-vous que cette manière d’habiter soit soluble dans d’autres modèles ?
J.-M. L. : "Oui, si, à un moment donné, organiser ce type d’habitat devient tellement ingérable sur un plan économique, écologique, social et urbanistique, on s’y sentira de moins en moins bien. Pour que les gens acceptent véritablement de changer de modèle, il faudra qu’il devienne, ne fût-ce qu’au niveau du coût, invivable pour eux. L’idéologie, les beaux raisonnements, les primes ne suffiront pas. Le choix d’un habitat groupé, par exemple, reste l’affaire de privilégiés. Pour la majorité, tant que je peux habiter chez moi comme je veux, je ne changerai pas, parce que le lien entre soi et son habitat est très affectif. Comme dit Spinoza, on ne peut lutter contre une passion que par une passion plus forte."
Propos recueillis par Michel Torrekens

