Récit
On peut maltraiter son enfant à l'aide de quelques mots. La preuve par mille avec Un ange à la mer qui nous plonge dans une sombre relation de domination entre un père et son fils. Un film sans concession porté par des acteurs époustouflants.
Louis vit heureux avec sa famille dans le sud du Maroc. Un jour, son père, maniaco-dépressif, le convoque dans son bureau et lui confie un lourd secret : "Je vais me tuer cette nuit". Le lendemain, le père de Louis est toujours vivant. Les jours suivants aussi. Mais cette petite phrase marque la fin de l’insouciance du jeune garçon. Il va désormais endosser le rôle de l’ange gardien et porter la lourde responsabilité de la vie et de la mort de son propre père.
Pour son premier long métrage de fiction, Frédéric Dumont frappe fort. C’est pourtant avec une grande poésie, alternant images en super 8, scènes oniriques, jeux de lumière, jeux de mots et poèmes, que nous est racontée cette histoire à la tension insoutenable.
Ombres et lumière
À l’aide d’une mise en scène tout en contrastes, le thème de la violence psychologique est abordé dans sa complexité. Tandis que Louis baigne dans la douce lumière du Maroc, son père, enfermé dans sa maladie comme dans l’obscurité de son bureau, est aux prises avec des émotions extrêmes. Une part d’ombre va bientôt s’étendre sur son fils au point de l’étouffer. Mais fidèle à son géniteur, le jeune garçon refuse de trahir leur lourd secret. Les tentatives de la mère pour s’interposer entre le père et le fils n’y feront rien. La tension et l’incompréhension gagnent alors le couple des parents, incarné par un duo d’acteurs remarquables. Olivier Gourmet, dans un rôle sombre et très physique, fait face à Anne Consigny, lumineuse, incarnant avec brio la fragilité et le désarroi d’une mère impuissante.
Ce film au sujet trop méconnu est vivement conseillé à tous les parents.
Frédéric Dumont, cinéaste sans tabou
Interview
Le Ligueur : Pourquoi avoir quitté le documentaire ?
Frédéric Dumont : "J’ai fait du documentaire pendant dix ans. Mais j’en ai eu marre. Je trouvais que le genre est trop lourdement régi par la télévision."
LL : Ce film, c’est votre histoire ?
F.D : "En partie. La scène où le père révèle son secret à son fils, je l’ai transposée dans le film telle que je l’ai vécue à 12 ans. J’habitais au Maroc avec ma famille. Mais j’ai ensuite pris des libertés dans le scénario par rapport à ce que j’ai vécu."
LL : Comment avez-vous convaincu Olivier Gourmet de se lancer dans l’aventure ?
F.D : "J’ai écrit en pensant à Olivier Gourmet pour le rôle du père, sans le connaître ni l’avoir rencontré. J’avais mis des photos de lui près de mon bureau où j’écrivais. Quand Olivier a découvert le scénario, il a immédiatement accepté le rôle. Ce film est devenu essentiel pour lui. Il y a mis toute son énergie, il a vraiment porté le film."
LL : Avant sa sortie en salle en Belgique, prévue pour le 10 février 2010, Un ange à la mer a déjà entamé un joli parcours dans les festivals de cinéma. Quelles sont les premières réactions des spectateurs ?
F.D : "Le film a beaucoup voyagé : de Taipei à Karlovy Vary (République tchèque) en passant par le FIFF de Namur, puis le festival de Palm Springs (Los Angeles). Partout où il passe, le film fait l’effet d’un révélateur… Après chaque projection, des spectateurs viennent me voir, me disant que le film leur a permis de réaliser qu’eux aussi maltraitent leur enfant, à différents niveaux : par des mots, des petits chantages, des comparaisons avec leurs frères et soeurs. Un homme qui maltraitait sa fille depuis onze ans m'a même assuré qu'il se ferait soigner dès le lendemain. C’est une belle récompense."
LL : Pari réussi ?
F.D : "Je voulais que mon film laisse des traces. C’est d’autant plus important pour moi que j’ai mis cinq ans à le financer et dix ans à le faire. J’ai refusé toutes les propositions de financements qui exigeaient que je change mon scénario. Je ne voulais ni happy end, ni autre aménagement. Si avec ce film, j’ai bouleversé quelques parents, et peut-être changé la situation de quelques enfants qui subissent au quotidien cette maltraitance psychologique, alors oui, j’ai réussi mon pari."
En savoir +
Un ange à la mer sortira en salle le 10 février 2010.
À l’attention des enseignants du secondaire (en particulier les enseignants de psychologie), le réalisateur a rédigé un dossier pédagogique (disponible sur www.unangealamer.be) et organise des projections gratuites les 23 et 30 janvier et 6 février 2010. Une partie de ce dossier, réalisée par le psychologue Serge Tisseron, aborde la question des conflits de famille.
Gaëtane Mangez

