Sur le thème de l’enfance handicapée, une bande dessinée exceptionnelle
Hier, la famille réunie – quatorze adultes et enfants – a fêté son 8e anniversaire. Capucine a flashé sur un des cadeaux : un chiot qu’elle a illico baptisé "Garçon" et qui pourrait bien supplanter très vite son ami imaginaire, Dourou-Doudou. Aujourd’hui, ses parents ont été reçus par la directrice de son école, à Reims : son incapacité à suivre les cours normaux est telle qu’il faut absolument la placer dans un établissement spécialisé. En effet, Capucine est porteuse de trisomie 21 même si elle n’en a que peu les caractéristiques physiques.
Mon année est un événement dans l’édition BD, et par le sujet abordé (sensible, dira-t-on), et par les conditions de sa création. Cette minisérie de quatre albums dont le premier (intitulé simplement Printemps) vient de paraître aux Éditions Dargaud est due à Jean David Morvan pour le scénario et Jirô Taniguchi pour le dessin. Le premier est le célèbre co-auteur avec Munuera des nouvelles aventures de Spirou et Fantasio. Le second est un géant du manga qui a connu le succès chez nous avec L’Homme qui marche, Quartier lointain (Casterman) et Le Sommet des dieux (Kana) : il faut dire que son style graphique est assez proche de la ligne claire d’Hergé.
Taniguchi, maître de la narration introspective qui n’a pas son pareil pour montrer des adultes rêveurs et flâneurs en train de retrouver les joies simples de l’enfance, était tout désigné pour mettre en images l’histoire de Capucine, petite fille "différente", aux dons cachés, et de ses parents éprouvés, en crise (le père, en difficulté dans son métier – gérant d’un restaurant fréquenté par la haute bourgeoisie, il a de sérieux problèmes de comptabilité – et constamment critiqué par son épouse qui ne partage pas ses idées sur l’éducation de leur fille, est évidemment attiré par Mélanie, la psycho-motricienne si chouette avec Capucine).
Non content d’avoir intégré magnifiquement les codes de la bande dessinée franco-belge (ellipses, grand nombre de cases par planche, alternance des plans proches et lointains, importance des décors), Taniguchi a relevé le défi de la couleur directe en vogue chez nous alors que les mangakas ne produisent que du noir et blanc pour leur public japonais. Il a dessiné de façon tout à fait convaincante des personnages essentiellement occidentaux (en témoignant d’une évidente empathie envers chacun d’eux) dans des paysages urbains ou ruraux de la Champagne et du Nord-Pas-de-Calais. Mon année (qui fera 248 pages au total) est donc une création originale, pas un manga transposé en grand format mais une bande dessinée de style franco-belge destinée à un public européen. Sur le fond et la forme, c’est indéniablement une réussite. Les tomes suivants paraîtront en mars, juin et septembre 2010. Au terme du quatrième, on parlera sans doute de chef-d’œuvre.
Les jeunes lecteurs à partir de 10 ans seront touchés par l’histoire de Capucine qui, malgré son handicap, saisit les choses de la vie avec beaucoup de subtilité, de perspicacité. Les adultes la trouveront eux aussi "craquante" et suivront avec un intérêt accru l’évolution des rapports conjugaux au sein du couple formé par ses parents.
Daniel Fano

