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Le Petit fugitif

Mon frère, ce héros


Maman doit se rendre au chevet de leur grand-mère malade. Elle sera de retour demain à 18 heures. Elle confie à Lennie la garde de son petit frère Joey, ce qui ne l’enchante guère, le cadet étant particulièrement collant et nul en tout (base-ball, jeu de massacre, etc.). Un des copains de Lennie a une idée : il a une carabine, il fera tirer Joey, Lennie fera semblant d’être atteint d’une balle mortelle, Harry conseillera à Joey de filer avant l’arrivée de la police. Et ça marche ! Joey, 7 ans, s’enfuit à Coney Island, l’immense plage new-yorkaise agrémentée d’une fête foraine permanente… Pas de panique, l’aventure sera pleine d’enchantement (Joey est une sorte de Chaplin ou de monsieur Hulot junior) et elle finira bien ! Le spectateur, qu’il soit enfant ou adulte, sera passionné tout du long et sortira de là empli d’un sentiment de bonheur qu’il voudra réitérer et communiquer.

Tourné en 1952 par Ruth Orkin et Morris Engel, un couple de célèbres photographes de presse qui s’était associé avec le scénariste Ray Ashley, Le Petit fugitif est un bijou d’émotion, de drôlerie, de poésie, un divertissement familial parfait. Il faut dire que Richie Andrusco, dans le rôle de Joey, est craquant, irrésistible, et pas seulement quand il malaxe la barbe à papa à pleines mains ! 

Enfin disponible en DVD, ce film enchanteur est une date dans l’histoire du cinéma puisqu’il est "le" passage incontournable entre le néo-réalisme italien (Rome ville ouverte de Roberto Rossesllini, Le Voleur de bicyclettes de Vittorio de Sica) et la Nouvelle Vague française (Les 400 coups de François Truffaut, À bout de souffle de Jean-Luc Godard).

Modèle de modernité, Le Petit fugitif a été tourné en dehors des normes habituelles de production chères à l’industrie hollywoodienne. Il précède de sept ans Shadows de John Cassavetes et est donc véritablement le tout premier film du cinéma indépendant aux États-Unis. Ruth Orkin et Morris Engel, jeunes mariés à l’époque, l’ont fait avec 30 000 dollars (une somme recueillie par souscription auprès de leurs amis), une équipe réduite à trois personnes  (un chef opérateur, un assistant et un co-réalisateur) et une petite caméra 35 mm créée exprès pour la circonstance, une caméra fort discrète, qui permettait de filmer sans être aperçu des gens dans les rues et sur la plage (la foule où s’enfonce le gamin est donc une vraie foule, constituée de vrais passants et non de figurants qui font semblant). Morris Engel y appliquait la même méthode qu’en photographie : ses acteurs enfants ne fixaient pas l’objectif, ils étaient captés au naturel, ils n’étaient pas considéré du point de vue de l’adulte qui les surplombaient, ce qu’ils vivaient et découvraient était enregistré à leur niveau par la caméra.

Une fois Le Petit fugitif monté, Morris Engel était allé le montrer à toutes les majors – United Artists, Paramount, etc. – où tout le monde s’était moqué de lui (on lui avait même conseillé d’en tirer un court métrage susceptible de passer en complément de programme afin de récupérer au moins l’argent dépensé pour la pellicule). Mais, coup de chance, un petit producteur-diffuseur (celui-là qui avait justement importé les films de Rossellini et De Sica aux États-Unis ) se laissa convaincre d’organiser une preview : le public sortit de cette première séance tellement enthousiaste que décision fut prise de diffuser le film en salle, de façon assez confidentielle certes, mais enfin il allait exister.  Re-coup de chance : sélectionné pour le Festival de Venise 1953, il y remporta un Lion d’argent. C’était la première fois qu’un film américain était lauréat à Venise, où l’on consacre systématiquement le cinéma d’auteur contre le cinéma industriel.

Dès lors, le film eut une carrière extraordinaire aux États-Unis où il passa dans 5 000 salles (c’est aujourd’hui un rêve inaccessible pour les films indépendants). On comprend que Martin Scorsese et Francis Ford Coppola le citent couramment comme déterminant dans leur vocation de cinéaste. En France, Richie Andrusco dans le rôle de Joey fit la couverture du n°31 des Cahiers du Cinéma, un numéro considéré comme historique où André Bazin, le rédacteur en chef, consacra au Petit fugitif un article de trois pages ! Six ans plus tard, Truffaut devait s’en inspirer et pour la fugue et pour le décor des 400 coups, exactement celui qui avait été celui de son enfance (à l’instar de Morris Engel, qui passa toute sa jeunesse dans le monde populaire de Williamsburg et de Coney Island avant d’y lancer Richie-Joey).  En visionnant Le Petit fugitif, on se rend compte aussi que dans À bout de souffle (dont le scénario est signé Truffaut), le comportement de Michel Poiccard incarné par Jean-Paul Belmondo est calqué exactement sur celui de Joey : l’un a tué, l’autre croit avoir tué, mais tous deux oublient le pourquoi de leur fuite et vivent pleinement leur vie, leur situation singulière n’influe d’aucune manière sur leur comportement.

Tout ceci non pour faire étalage d’intellectualité, mais parce que le plaisir que l’on ressent spontanément devant un tel chef-d’œuvre  peut aussi, à l’occasion, s’accompagner du plaisir de savoir "comment c’est fait".


Daniel Fano


Le Petit fugitif
, de Ruth Orkin et Morris Engel, noir et blanc, 77 min. + bonus, un DVD éditions Carlotta. À voir en famille, avec des enfants à partir de 7 ans.

 

 

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