1980
D’un naturel…
"Sein ou biberon?", questionnait en 1979, année de sa toute première édition, Le Journal de votre enfant (que vous connaissez aujourd’hui sous le nom Le Ligueur et mon bébé) dans son numéro consacré au petit qui vient de naître. Et déjà, pour ses auteurs, la décision devait être laissée au libre arbitre des jeunes mamans. "Vous avez certainement déjà fait votre choix avant la naissance de Bébé. Peut-être avez-vous entendu ou lu des tas d’avis contradictoires sur le sujet. L’important pour vous est que la solution choisie vous convienne vraiment et que ce soit celle dans laquelle vous vous sentez le plus à l’aise avec Bébé. Si vous avez envie de donner le sein, faites-le! Si vous préférez donner le biberon, n’ayez pas mauvaise conscience." Les phrases qui suivaient étaient, quant à elles, bien éclairantes sur le climat ambiant: "Beaucoup de faux bruits courent… et une grosse publicité est faite par les fabricants pour les laits artificiels certainement tous fort bons. Il est aussi plus facile, en maternité, d’organiser un allaitement artificiel en distribuant des biberons aux bébés et des pilules aux mamans pour arrêter la montée du lait que de mettre en route des allaitements maternels qui nécessitent plus de temps." Les ajouts faits dans les éditions successives du journal confirmaient la tendance. Extrait daté de la fin des années 1990: "N’ayez pas peur de déranger et ne vous laissez pas influencer si le personnel soignant ne vous encourage pas à allaiter votre bébé. Si vous avez décidé de nourrir au sein et à la demande, cela peut compliquer un peu la vie des infirmières qui sont souvent débordées, mais c’est votre enfant et c’est votre décision qui compte." Éloquent également, le long témoignage publié au cours de cette même décennie sous le titre "Est-ce un combat d’allaiter à la maternité?" et signé "Une ancienne combattante".
Pédiatre à la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies, Annick Le Brun se souvient des années 1990, qui correspondent à ses débuts comme professionnelle de la santé, et atteste la réalité de cette ambiance: "L’alimentation artificielle constituait l’élément de base. L’allaitement maternel, c’était très bien, mais il ne fallait pas trop s’y aventurer. Allaiter, c’était inné, naturel, donc cela marchait ou pas! Il fallait que le bébé mange. Vite un biberon… on n’avait pas d’état d’âme. Les quelques mères qui voulaient absolument allaiter étaient vues comme les 'écolos de service'! Nourrir au sein au-delà de trois mois était considéré comme une folie. Que dire alors de celles qui allaitaient six mois ou plus?!" Ceci n’est pas une caricature. Ce qui était normal… naturel à l’époque, c’était bien de donner le biberon! L’objet n’avait-il pas, en plus, contribué à libérer les femmes et à donner leur place aux pères?
2010
… à l’autre
Allaiter ou biberonner? Le sujet reste passionnel, très chargé émotionnellement. "Décider d’un mode d’alimentation pour son bébé, c’est bien plus que comparer les avantages et les inconvénients de chaque système, lit-on aujourd’hui dans le hors-série du Ligueur et mon bébé consacré à la grossesse. Sur les plans nutritionnel et immunitaire, le lait maternel est de loin le meilleur; il ne serait pas honnête de nier cette réalité au nom du libre choix. Ceci dit, on ne nourrit pas seulement avec sa tête, mais aussi avec son cœur et son corps, que ce soit au sein ou au biberon." À chaque parent donc ses idées, ses croyances, ses représentations… et ses choix - "Je te donne le sein et tu m’apprivoises" ou "Je biberonne et tu ronronnes".
Mais l’histoire est un perpétuel recommencement… "Aujourd’hui, dans certaines populations, celles qui sont les plus favorisées, les plus éduquées, l’allaitement maternel est devenu la norme, c’est-à-dire ce qu’on doit faire. Ce n’est que lorsqu’il y a un souci particulier, une impossibilité à allaiter que les mamans se tournent vers le biberon", observe la pédiatre Annick Le Brun. Laquelle insiste: en matière d’alimentation du tout-petit, "le 'normal' varie non seulement selon les époques, mais aussi selon les cultures et selon les pays". Dans des contrées en voie de développement, le recours au lait en poudre n’est-il pas aussi la marque qu’on a acquis une certaine valeur sociale (on peut se le payer…)? Les pays scandinaves, pour leur part, n’ont-ils pas toujours eu une longueur d’avance sur la Belgique pour tout ce qui touche à ce domaine (et là, mode alimentaire du bébé et congé de maternité sont étroitement liés)? Mais revenons chez nous. De nos jours, une jeune maman a toujours peu d’exemples, autour d’elle, de femmes de la génération au-dessus ayant allaité. Elle peut toutefois profiter de l’expérience d’une cousine ou d’amies. Depuis plusieurs années, surtout, sur le terrain des maternités, une démarche joue pleinement en faveur de l’allaitement maternel: l’initiative "Hôpital Ami des Bébés" (lancée en 1991 par l’Organisation mondiale de la Santé et l’Unicef). Les maternités qui portent le label "Hôpital Ami des Bébés", mais aussi celles qui travaillent dans cet esprit, s’appliquent pour protéger, promouvoir et soutenir l’allaitement maternel. "Dans notre institution, cela nous a permis, à nous professionnels de la santé, de parler d’une même voix, quel que soit le vécu de chacun par rapport à cette question", souligne Annick Le Brun. L’allaitement maternel revient donc en force. Et l’allaitement prolongé n’est plus extraordinaire. Dès lors, celles qui biberonnent ne culpabilisent-elles pas un peu ou beaucoup? "Certaines mères choisissent de ne pas allaiter parce qu’elles ne se sont jamais imaginées donnant le sein, parce qu’elles n’en ont pas réellement envie… Elles sont très sereines en général. D’autres sont plus ambiguës: elles biberonnent sous la pression du conjoint ou de la famille, et vivent cela comme un échec personnel. Il y a aussi celles qui essaient le sein… mais ce n’est pas leur truc. Et là, on oublie qu’allaiter est un travail à plein temps! Sans compter que certaines mères ont plus de lait que d’autres et que certains bébés boivent de façon plus efficace que d’autres… tout cela peut créer des doutes et du découragement."
Alors, sein ou biberon? Dans leur ouvrage L’art d’accommoder les bébés sous-titré "Cent ans de recettes françaises de puériculture" (Éd. du Seuil, 1980, Éd. Odile Jacob, 2001), Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand écrivent: "Rien n’est naturel en soi, tout comportement ou idée est repris à l’intérieur d’un système culturel qui y attache telle ou telle valeur positive ou négative. (…) La nature n’existe pas, tout est culture."
Martine Gayda

