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Lutter contre la drogue : une autre politique

"La guerre mondiale contre la drogue a échoué. Avec des conséquences dévastatrices pour les hommes et les sociétés du monde entier." Cette phrase alarmiste est la première du Rapport de la Commission Mondiale pour la politique des Drogues, publié en juin dernier par l’ONU.

Sa conclusion est en mode drapeau rouge : "Agir de toute urgence : puisque la guerre à la drogue est un échec, les politiques doivent changer maintenant. (…) Pour chaque année où l'approche actuelle se poursuit, des milliards de dollars sont gaspillés dans des programmes inefficaces. Des millions de citoyens sont envoyés en prison inutilement. Des millions d’autres souffrent de la toxicomanie de leurs proches qui n’ont pas accès aux soins de santé et aux services sociaux. Des centaines de milliers de personnes meurent de surdoses et de maladies qui auraient pu être évitées grâce à la réduction des risques."

Un problème de santé publique avant tout
Le rapport se fonde sur quatre principes.
  • Premier principe : La Convention unique des Nations unies sur les stupéfiants de 1961 a clairement établi que l’objectif ultime du système était d’améliorer la santé physique et morale de l’humanité. On a pu croire, à l’époque, qu’une prohibition totale de la production, de la distribution et de la consommation conduirait à une diminution drastique de l’usage des stupéfiants. Or toutes les données scientifiques démontrent le contraire. Si le nombre d’arrestations, les quantités saisies et la sévérité des sanctions sont certes en progression régulière, l’usage des drogues a progressé de manière constante et alarmante. Et la délinquance liée au trafic des stupéfiants n’a pas cessé, elle aussi, de progresser.
  • Deuxième principe : il faut traiter les consommateurs comme des patients, non comme des criminels. Dans un nombre considérable de pays, la répression touche essentiellement les consommateurs et d’une manière qui ignore dans bien des cas, les droits de l’Homme en matière de justice comme le droit à un procès équitable, le droit aux soins de santé, l’absence de torture ou de traitements dégradants.
  • Troisième principe : les pays doivent pouvoir adapter la lutte à leur situation particulière et expérimenter des solutions nouvelles. Or dans le contexte actuel, la lutte contre la drogue étant coordonnée au niveau mondial, tous les pays sont tenus d’appliquer des politiques similaires et ceux qui adoptent des politiques différentes sont l’objet de pressions considérables.
  • Quatrième principe : une politique anti drogues d’avantage axée sur la santé publique que sur la répression implique une meilleure coordination avec les institutions chargées de la santé, de l’éducation et de la famille. C’est vrai au niveau local comme au niveau international. Il est symptomatique que l’OMS ou Onu Sida aient été tenues jusqu’ici à l’écart de la "guerre à la drogue" au niveau mondial.

Le propos est net. Il ne s’agit pas d’abandonner la lutte contre la drogue. Ni contre le trafic. Mais de ne plus criminaliser les consommateurs et les "petits poissons" du trafic, vendeurs à la sauvette ou transporteurs, le plus souvent eux mêmes des victimes utilisées par les réseaux maffieux. Il s’agit d’inverser radicalement les priorités en mettant en place, d’une part, des programmes de prévention et d’éducation, d’autre part, des services médicaux et sociaux prenant en charge les toxicomanes. Avec deux objectifs principaux : améliorer la santé publique et diminuer l’insécurité et les délits générés par le trafic illégal.

Expérimenter, accompagner, prévenir
Sur base des ces quatre principes, le rapport de l’ONU propose une volée de recommandations parmi lesquelles remplacer la criminalisation et la pénalisation des usagers de drogues par des services de soins et de prise en charge pour ceux qui en ont besoin ; encourager l’expérimentation par les gouvernements de modèles de régulation légale des stupéfiants (par exemple avec le cannabis) conçus pour contrecarrer le pouvoir du crime organisé et protéger la santé et la sécurité de leurs citoyens ; concentrer les actions répressives sur le crime organisé afin de réduire les nuisances associées au marché de stupéfiants illicites ; promouvoir des peines de substitution pour les trafiquants de drogue à petite échelle ou lors d’une première infraction ; investir davantage de ressources dans les actions de prévention qui ont démontré leur efficacité, particulièrement chez les jeunes; offrir une gamme large et facilement accessible de traitements et de soins de la toxicomanie, notamment de substitution et de prescription médicale d’héroïne, en portant une attention particulière aux personnes les plus à risque, y compris celles qui sont en prison.
On l’a compris, il ne s’agit pas de lutter contre la prohibition en plaidant le caractère ludique et inoffensif des drogues. Les partisans de la dépénalisation ont longtemps présenté le cannabis comme sans danger. Mais les études médicales disent le contraire. C’est une substance dangereuse pour la santé et des pédopsychiatres comme Marcel Ruffo disent clairement aux parents qu’ils doivent l’interdire à leurs enfants comme de boire et de fumer. On est donc loin d’un manifeste pour la libéralisation totales des drogues, telle que prônée autrefois par Timothy Leary et reprise par les jeunes de la génération 68 puis par les philosophes transhumanistes. Le rapport n’est pas signé par des utopistes mais par Kofi Annan, ancien secrétaire Général de l’ONU, Javier Solana, ancien Haut représentant de l’Union Européenne, George Shulz, ancien Secrétaire d’Etat des USA, Louise Arbour, ancienne Haut Commissaire des nations Unies aux Droits de l’Homme, Paul Volcker, ancien président de la Réserve Fédérale américaine et plusieurs anciens chefs d’état sud américains impliqués dans la lutte contre les narco-trafiquants. Des hommes responsables qui adressent un message politique aux hommes politiques soucieux de la santé et de la sécurité de leur peuple : l’objectif reste, la méthode doit changer. Et certains dirigeants commencent, en effet, à changer d’approche. Ainsi, en janvier 2011, le président Obama, en réponse à 140 000 questions postées sur You Tube, admettait que la " guerre à la drogue " menée depuis des décennies n’a pas atteint ses objectifs. Les campagnes anti tabac et contre l’alcool au volant ont donné de meilleurs résultats. L’usage des drogues illicites n’a cessé de progresser. Sans envisager la légalisation, il préconise d’envisager davantage la question comme un problème de santé publique. Depuis 2010, l’administration Obama a renforcé les programmes de prévention et de soutien médical aux toxicomanes. Doucement, prudemment, un virage s’amorce. Une autre politique et avec elle, un espoir.

Michel Gheude

[1] L’abécédaire de Marcel Rufo (Comprendre pour éduquer), un livre et deux DVD, Paris, Anne Carrière 2010, 29,90 €.

 

 

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