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"Ce n’est pas à vous de décider ce qui se passe ici", lance un interprète irakien au sergent chef Miller. Le soldat américain vient de traquer l’ennemi au cours d’une époustouflante poursuite dans un dédale de venelles, ruelles, blocs de maisons, autant de bastions de résistance à l’occupant. La puissance de feu et la technologie butent sur la réalité insaisissable du terrain. L’Amérique réédite les erreurs du Vietnam et de l’Afghanistan. On ne rallie pas une nation à sa cause en imposant les bienfaits supposés d’une civilisation contre le gré de la population. Au fait, les Irakiens étaient-ils demandeurs ? En tout cas, la menace était claire pour l’alliance occidentale. Il fallait juguler Saddam Hussein, suspecté de vouloir recourir aux armes de destruction massive (ADM) pour asseoir son pouvoir dans la région Précisément, Miller (Matt Damon) est chargé de dénicher les dépôts d’ADM. Son escouade fait deux fois chou blanc sur la base d’informations foireuses. La source au Pentagone semble bidon. Quelque chose cloche. Miller se sent manipulé.
Le héros de Green Zone retrouve le destin de Jason Bourne, seul contre tous. Enrôlé par son compère réalisateur, Paul Greengrass, le soldat Miller va déployer une énergie surhumaine pour éventer le dispositif qui a justifié l’intervention au pays de l’or noir. Le militaire scrupuleux a pour allié un vieux briscard de la CIA : "si vous voulez des réponses simples, c’est le gouvernement de Washington ; les réponses complexes, c’est nous." Martin Brown est pragmatique. Sa stratégie consiste à pactiser avec l’armée pour installer le nouveau régime. Elle s’oppose à celle de Richard Poundstone, bureaucrate du ministère de la Défense. Celui-ci perpétue une doctrine néo-conservatrice qui consiste à refaire le pays en rapatriant un opposant "ami" à Saddam Hussein, expatrié depuis 30 ans.
Green Zone est un film d’action politique ou un film politique d’action. Le spectateur est cloué à son fauteuil dès la première image. Greengrass a un passé de documentariste et de journaliste télé. Son Bagdad reconstitué au Maroc, intégrant des prises de vue en Irak, est plus vrai que nature. Au milieu de la désolation chaotique, voilà comment le réalisateur britannique définit la green zone : "Là se trouvait l’état-major de la coalition, avec les piscines, les palmiers, le luxe, sorte de minuscule oasis américaine où ils rêvaient de fabriquer la démocratie sur ordre". C’est là que Miller rencontre la journaliste américaine pigeonnée par l’administration. La presse crédule a gobé l’existence d’ADM en Irak. Les documents savamment distillés étaient estampillés "secret défense". L’opinion était mûre pour valider l’intervention militaire. Zone verte s’inscrit dans la lignée du cinéma politique italien des années '70 qui évoquait l’actualité récente en tournant des films grand public. La caméra portée accentue le réalisme semi-documentaire. Des anciens des Forces spéciales U.S. côtoient les acteurs professionnels. Les vétérans ont un langage corporel que les interprètes n’ont pas. Damon se fond avec ces hommes, le mimétisme est parfait. Spectacle, regard sur l’état du monde, souci du détail, voilà une belle réussite de cinéma intelligent et engagé.
Les chemins de la mémoire
Les chemins de la mémoire remontent aussi le fil de l’histoire contemporaine, celle de l’Espagne franquiste. La dictature a sombré en même temps que le décès de son chef en 1975. 32 ans après, le parlement espagnol adopte une loi dite de la mémoire historique qui réhabilite les centaines de milliers de victimes d’une très longue dictature. La même année, en 2007, des fouilles exhument un charnier dans la paisible campagne verdoyante ibérique. 60.000 opposants à Franco ont fini dans des fosses communes.
José-Luis Penafuerte et Jorge Semprun brisent le silence étouffant sur une période sanglante de l’Espagne. Les langues se délient pour en finir avec un déni coupable. Les témoignages se succèdent, recueillis patiemment et guidés par Semprun, écrivain et ancien ministre de la culture en Espagne. Trois millions d’espagnols vivent dispersés dans le monde. La loi sur la mémoire entend récupérer les dires et les archives de cette diaspora. Le documentaire de Penafuerte est salutaire. Il sidérera les enfants belges d’alors, devenus grands, qui passaient l’été sur les plages en ignorant que leur pays hôte était l’antithèse de la démocratie. Un travail de mémoire, à voir en famille.
Patrice Gilly