Rubriques : | Cinéma | Jeux vidéo | Livres | Musique | Théâtre |
Le cinéma aime les nègres. Rien de péjoratif dans cette appellation qui désigne les écrivains au service d’une célébrité incapable de rédiger ses mémoires ou de raconter une épisode de sa vie avec talent. En anglais, nègre se dit Ghost Writer (écrivain fantôme). C’est le titre du dernier film de Roman Polanski. Le cinéaste nationalisé français a post-produit ce thriller politique depuis sa résidence assignée en Suisse. Le festival de Berlin lui a octroyé un Ours d’argent et le laurier du meilleur réalisateur. L’auteur du Pianiste garde la forme. Il est au sommet de son art à 77 ans et rend hommage à sa génération en confiant un rôle à Eli Wallach, 93 ans, familier des westerns d’antan.
Le nègre de Polanski a un lien de subordination avec le premier ministre dont il doit tenir la plume. Le fantôme prend rapidement chair en découvrant des faits troublants dans la biographie de son patron. Le ghost quitte l’ombre pour la lumière.
Dans L’Autre Dumas, Augustin Maquet vit et demeure derrière la carrure de son maître, Alexandre Dumas. Il est son double, effacé, austère, qui inspire Dumas, non par ses idées, mais par sa seule présence insignifiante : "il me donne la liberté d’imaginer." Maquet absent, Alexandre tourne en rond, ne dort plus, écrit mal. Le couple Depardieu-Poelvoorde fonctionne à merveille.
Notre Benoît national est parfait dans un personnage de perfectionniste qui vit à la hauteur d’un idéal inaccessible : atteindre le talent du père des Trois mousquetaires. Le compagnon d’écriture admire et jalouse à la fois son modèle. Un jour, il n’y tient plus, il endosse la peau d’un imposteur et usurpe l’identité de Dumas pour gagner le cœur d’une belle. Nous sommes en 1848, à la veille d’un complot républicain. A son corps défendant (aimant Charlotte), Augustin est mêlé à une conspiration qui le dépasse. C’est plus fort que du roman. Plus forte encore, la rage d’écrire, la révolution n’est que pantalonnade. A la fin de l’histoire, cet amour du texte bien troussé rabiboche le tandem indissociable, alors que Dumas est ruiné par son ancienne épouse. Les huissiers vident le château de Monte-Cristo, hormis un portrait de Céleste, la maîtresse de Dumas qu’il serre contre son coeur, tandis qu’en arrière plan, Augustin Poelvoorde, écrit, assis dans le fauteuil du maître, Le Vicomte de Bragelonne. Les puristes historiens lui en attribueront d’ailleurs la paternité posthume. Un film à voir pour ses interprètes, surtout féminines, très heureux de jouer une partition à l’ancienne.
Au départ, je pensais donner un ton belge à cette rubrique. Outre Benoît Poelvoorde, Olivier Gourmet et Jonathan Zaccaï sont à l’affiche. Les deux régionaux de l’étape sont bons, aux côtés de François Cluzet. Mais Blanc comme Neige ne tient pas la route jusqu’au bout. Le scénario est cousu de gros fil et ne donne pas d’épaisseur aux protagonistes. Idem pour L’immortel. Richard Berry essaie de copier Alexandre Arcady en tournant un film de genre dans le milieu marseillais. Kad Merad est improbable dans un rôle de caïd tordu.
Je termine néanmoins sur une note tricolore en saluant la constance du cinéma flamand. Nos voisins continuent à produire régulièrement des films sur fond d’actualité. De zaak Alzheimer avait montré la voie. C’est le plus réussi. Ses émules ont une propension à grossir le trait, à accentuer le sexe et la violence. Wolf ne déroge pas à la règle. Il sort massivement en Flandre et à Bruxelles dans un complexe. Comme d’habitude, les Wallons ne verront rien venir. Et vice versa, les Flamands ignorent les films francophones. Quel dommage.
Patrice Gilly