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Sacrément fort
Invictus sort idéalement en début d’année pour nous tirer vers le haut, pour nous convaincre que l’homme est capable du meilleur. Le 11 février 1990, Nelson Mandela sort des geôles sud-africaines après 27 ans de détention. La minorité blanche craint le retour de bâton d’une communauté noire étouffée sous l’apartheid. Elu président, Madiba (nom donné dans son clan) prend son monde à contrepied, à commencer par ses frères de couleur. Il blanchit sa garde rapprochée, en associant des membres blancs de la police secrète à ses gardes du corps noirs. Le président donne un signal fort en présentant au public une équipe mixte pour assurer sa sécurité. Jusqu’où devra-t-il composer pour rassurer le pouvoir blanc, qui contrôle encore l’armée la police et l’économie ?
Un plan illustre parfaitement ce dilemme : on voit Mandela le visage enduit de mousse à raser, la face mi blanche, mi noire, s’interroger dans le miroir. Clint Eastwood résume bien les enjeux dans une autre séquence suggestive au début de son film. Nous voyons les élèves blancs d’un collège huppé s’entraîner au rugby. La caméra opère un mouvement latéral pour amorcer le passage d’un cortège de voitures, sirènes hurlantes. Le mouvement continue pour s’attarder sur un terrain vague, cerné d’une grille où des enfants noirs jouent au football. Plan large ensuite sur la route où les voitures passent, convoyant Mandela libéré. L’image panoramique montre maintenant la route qui sépare les 2 terrains de jeux, solidement grillagés, le futur président se frayant un chemin entre les deux. En 30 secondes, Clint nous met dans le coup, fort de sa maturité de réalisateur septuagénaire, passionné par les personnages charismatiques.
Le rugby pour les riches, le foot pour les pauvres. A la surprise générale et à la colère de la communauté noire, le président visionnaire va miser sur le rugby pour ressouder la nation. Les Springboks ne comptent qu’un seul noir. C’est un équipe moyenne, bannie des tournois internationaux, pénalisée à cause de la politique de l’apartheid. Mandela demande au capitaine François Pienaar de gagner la coupe du Monde que l’Afrique du Sud accueillera en 1995. Cette échéance devient obsessionnelle chez le nouveau président. Ses conseillers sont déroutés alors qu’il y a tant de problèmes plus urgents à traiter.
Mandela saisit que le sport peut rallier toutes les ethnies. Il lance la campagne "une équipe, une nation." Les joueurs sont priés de se produire dans les quartiers pauvres (townships). La phalange blanche obéit avec des pieds de plomb. "Rien à faire les gars, le pays change, à nous d’évoluer pareil," lance le capitaine Pienaar à ses troupes. Le premier pari est gagné. Les joueurs découvrent un monde inconnu, ils se piquent au jeu de la pédagogie et les jeunes noirs, très foot, virent au rugby sous les caméras omniprésentes. La sauce prend dans les foyers qui regardent les reportages à la télé. Reste à gagner la coupe du monde.
Contre toute attente, les outsiders gagnent et cimentent ainsi les fondations d’un sentiment national. Les joueurs sont "inspirés", mus par une force qui les dépasse, portés par 43 millions de supporters. Durant le match, plane en sourdine les chants métissés des courants musicaux locaux. Et lorsque les "Boks" s’arcboutent en mêlée pour contrer la puissance néo-zélandaise, on croit entendre le souffle du buffle qui résiste à la charge. Quand le capitaine pousse avec rage, il pense à la cellule étroite où Mandela a courbé l’échine sans jamais baisser la tête.
Invictus a conquis mon cœur comme j’espère, il gagnera le vôtre. Eastwood nous offre un morceau d’histoire méconnu, tourné sur les lieux des événements. Un scénariste sud-africain scelle le cachet d’authenticité du récit.
Morgan Freeman campe un Mandela très crédible, dont il a réussi à assimiler le phrasé typé de Madiba. L’acteur américain s’est doublement impliqué en participant au financement du long-métrage réalisé et produit par le grand Clint.
Invictus est le titre du poème qui a vivifié Mandela durant sa longue détention. Je vous en livre deux vers : Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme. Bon voyage.
Déception
Evidemment, à côté de la stature de Mandela, le questionnement de Jaco Van Dormael paraît anodin. L’auteur du Huitième jour s’interroge sur le sens de la vie, sur la réversibilité du temps, sur la difficulté de choisir. Le propos est ambitieux, trop peut-être. Le réalisateur belge a disposé de gros moyens. L’image est incontestablement belle, seulement un scénario décousu désoriente le spectateur. Nous suivons plusieurs versions d’une situation selon les choix multiples de Mr Nobody. Les histoires sont esquissées, rarement abouties et on ne sait quel fil tirer pour coudre une logique aussi ténue soit-elle. Une certitude : dans cet océan de valse hésitation, toujours dire je t’aime aux personnes aimées.
Ce message clair aurait mérité une approche de la même eau.
Patrice Gilly