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Retour sur l'année ciné 2011

Retour sur l'année ciné 2011

Avant de passer l’année 2011 en revue, un petit mot des deux dernières sorties intéressantes de l’année.

Tate Taylor adapte fidèlement le roman de Kathryn Stockett, La couleur des sentiments, best-seller vendu à 3 millions d’exemplaires aux Etats-Unis et gros succès de librairie également en Belgique l’an dernier. Les Américains ont dévoré cette histoire exemplaire d’une amitié entre trois femmes de condition sociale et de couleur de peau différentes dans les années 1960, à Jackson, Mississippi. Ensemble, elles écrivent un livre iconoclaste, décrivant le quotidien des servantes noires au service de la bourgeoisie bien-pensante qui régit cette ville ségrégationniste du sud. La jeune Skeeter (Emma Stone) fraîchement diplômée, alors que toutes ses amies sont déjà mariées et mères au foyer, persuade Aibileen (Viola Davis) et Minny (Octavia Spencer) de raconter leur vie d’esclave au jour le jour. Le lot des ces femmes remarquables et dévouées consiste à trimer, à subir en silence les caprices d’oies blanches égoïstes. Les bonnes noires commencent à servir et à s’asservir dès l’âge de 14 ans, car il faut bien contribuer à faire bouillir la marmite de familles appauvries.

Une réalisation linéaire dessert une interprétation remarquable et des témoignages édifiants sur l’Amérique raciste. La réalisation effleure le contexte bouillant de l’époque, avec une forte poussée du mouvement des droits civiques et l’avènement de Martin Luther King. Quelques images d’actualité à la télé ponctuent faiblement le récit émouvant de ces femmes admirables, souvent mamans de substitution d’enfants blancs peu maternés. Malgré ces réserves, La couleur des sentiments peint de manière édifiante un passé pas si lointain.

 

Robert Downey Jr et Jude Law reconstituent un duo détonnant et amusant dans Sherlock Homes : Jeu d’ombres. Sherlock cabotine, Watson maugrée, les deux assurent pour contrer Moriarty, criminel aussi intelligent que le détective à la casquette (qu’il ne porte plus). Le génie du mal s’apprête à fomenter une guerre mondiale en 1891 pour vendre des armes au plus offrant. Ne cherchez pas l’énigme là où elle n’est pas, c’est du grand spectacle, joliment trépidant, de Londres à Berlin, de Paris à la Confédération helvétique. Un minimum de cascades, un maximum de rebondissements (Watson se marie, Holmes a un frère), Guy Ritchie a l’élégance de miser sur des décors léchés et sur la complicité manifeste des 25 acteurs vedette pour mitonner une suite plus ambitieuse que le premier Sherlock revisité il y a deux ans.


Grands spectacles et grands sentiments ont animé l’année cinématographique, marquée aussi de francs éclats de rire et de réflexions profondes sur le pouvoir politique et la puissance de l’argent. 2011 a donné une cinquantaine de films estimables, dont une dizaine ausculte la famille dans toutes ses composantes, stables ou recomposées.

Somewhere rapproche un père de sa fille. 17 filles défient leurs parents et la société en tombant enceintes simultanément. Un heureux événement livre un point de vue très féminin sur l’accouchement tandis qu’une mère considère son fils comme un corps étranger dans We need to talk about Kevin. Tomboy au féminin ou au masculin questionne le genre d’un petite fille de 10 ans et In a better World sonde la violence chez deux adolescents en manque de parents. Termeh, 14 ans assiste écartelée à Une séparation en Iran. Oliver prend exemple sur son père pour aimer Anne à 40 ans. En amour, on est toujours Beginners (débutants). Le gamin au vélo ne renonce jamais au père dans la lumière renouvelée des frères Dardenne. Les géants livrés à eux-mêmes prennent la route et apprennent la vie loin de l’affection parentale, dans une somptueuse nature ardennaise. La famille est plurielle, chahutée, éprouvée et toujours très prisée, capable de renaître, plus soudée et plus mûre.

2011 a mélangé les classes sociales. Fabrice Luchini découvre les bonnes espagnoles, Les femmes du sixième étage. Benoît Poelvoorde, le rustre vagabond séduit la bourge Isabelle Huppert dans Mon pire cauchemar. Omar Sy, le noir des banlieues apprivoise François Cluzet, l’aristo blanc tétraplégique. Le tandem improbable signe le plus gros succès de l’année avec Intouchables, où amitié rime avec vitalité, rire et humanité. Le champion 2011 bat largement Rien à déclarer, le nouveau Dany Boon, un peu décevant après les Ch’tis, difficilement égalables. J’ai préféré l’humour suédois de Sound of noise, comédie décapante et poétique, aux dernières images surprenantes.

Le cinéma français a respiré la forme et rivalisé avec les grosses productions américaines, la plupart des suites de franchise : Le pirate des Caraïbes 4, Twilight 4, Mission Impossible 4, Transformers 3, Cars 2 et l’ultime épisode de Harry Potter et les reliques de la mort 2, 10 ans après. Hollywood tente de refaire du cash en remontant aux sources de séries célèbres : X-men, le commencement et La planète des singes : les origines : deux réussites. Super 8 rend hommage au format artisanal des années 1980 et Real Steel supplante les Transformers, en rafistolant un vieux roboxeur. Ne brûlez pas trop vite ce que vous avez adoré semble dire Spielberg, impliqué dans la production de ces deux excellentes séries B.

Le papa d’E.T. réalise enfin son vieux rêve, porter Tintin et le secret de la licorne à l’écran, en 3D. Surtout ne pas comparer avec la ligne claire, quelque peu chargée dans la transposition endiablée du héros d’Hergé au cinéma. Les petites cases inspirent le grand écran. Titeuf, L’élève Ducobu, les Schtroumpfs, ont connu des fortunes diverses. Est-ce vraiment nécessaire d’animer des vedettes de papier ? Le genre se renouvelle plutôt avec Animaux et Cie, première production européenne en 3D. Rio, Happy Feet 2 et Mission : Noël emballent. Les revenants Yogi et Winnie l’ourson ont terriblement vieilli.

L’animation politique a fasciné le cinéma en 2011. L’exercice de l’Etat, Pater, Habemus papam, Les marches du pouvoir révèlent le pouvoir au plus haut niveau, en France, au Vatican ou aux Etats-Unis. De bon matin et The Company men épinglent les ravages sociaux du capitalisme. Heureusement, de vieux militants syndicaux perpétuent la  solidarité, non plus ouvrière, mais familiale, en ne skiant pas sur Les neiges du Kilimandjaro.

Solidarité se conjugue essentiellement au féminin. Les mères, veuves et épouses de Et maintenant on va où ? dénoncent l’absurdité des guerres de religions. La source des femmes inonde la bêtise des hommes. Ceux-ci se demandent Comment font les femmes, à la fois mères de famille, femmes d’affaires et épouses évanescentes.

En 2011, le cinéma a exhumé des luttes sociales, celles des couturières de Daggenham, se battant et arrêtant le travail chez Ford pour obtenir l’égalité de salaires, We Want sex… equality avec les hommes. Même la pluie se souvient des émeutes contre la privatisation de l’eau en Bolivie en 1999, à Cochabamba. La grande histoire était présente aussi, avec Le discours d’un roi ;le bègue George VI dompte la radio et son passé. Colin Firth est royal et quelques collègues également : Philippe Torreton, en Présumé coupable, perd 16 kg en incarnant un vétérinaire accusé injustement de pédophilie. Kirsten Dunst et Tilda Swinton impressionnent en dépressive et en mère frigide dans le très beau Melancholia et le glaçant We need to talk about Kevin.

Cette année riche et foisonnante se termine en apothéose sur la leçon de cinéma de Scorsese, Hugo Cabret, hommage éblouissant à Georges Méliès. Et je n’ai pas encore cité L’arbre de vie (Palme d’or à Cannes), réflexion métaphysique sur la famille du trop rare Terence Malik ; Black Swan, ballet sur les faces claires-obscures de l’être et Incendies, tragique exemple de résilience, incarné superbement par la belge Lubna Azabal.

Et s’il fallait ne garder que deux films, je dirais L’artiste : muet, noir et blanc, un pari énorme au 21e siècle, film à la fois populaire et cinéphile. Et au-dessus du lot, Melancholia, plongée au cœur de la dépression, celle qui menace le monde et nous-mêmes, si jour après jour, nous ne percevons pas cette force de renouveau intérieure, capable de changer le cours de notre vie et celle de l’univers, puisque nous sommes tous reliés, du moins dans l’amour du cinéma qui nous a magnifiquement transportés en 2011.

Bonne année.
 
Patrice Gilly

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