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Les caissières souffrent au mois de décembre. Elles soulèvent cinq tonnes d’articles par jour. La grande distribution réalise la moitié de son chiffre d’affaires pendant la période des fêtes. En 2007, Anna Sam a tenu un blog anonyme décrivant le quotidien d’une hôtesse d’accueil, terme enjolivé pour désigner la fonction. Deux millions de personnes ont suivi le blog, devenu un livre vendu à 270 000 exemplaires. Pierre Rambaldi en a tiré un film, Les tribulations d’une caissière, surtout une comédie romantique et un peu une chronique sociale. Le jeune réalisateur a privilégié le joli conte de Noël. Dans une scène doucement enneigée, le prince charmant tend une main secourable à sa future princesse. La princesse, c’est Solweig (Déborah François), titulaire d’une licence de lettres, devenue caissière par obligation parce qu’elle "a laissé ses rêves sur le quai et les a regardé s’envoler". Solweig décrit avec humour la condition inhumaine des SABAM (sourire, amabilité, bonjour, au revoir merci). "Nous sommes transparentes. On encaisse les clients et on emballe leurs réflexions" (idiotes). Heureusement, il y a les collègues et une solidarité indéfectible entre ces femmes, vidées au bout de la journée mais toujours le cœur sous la main.
En mêlant les genres, Pierre Rambaldi noie la force du blog cité sporadiquement en voix off. Le jeune réalisateur égratigne aussi la presse, ajoute une touche de mélo et finalement séduit. A la veille de Noël, j’ai un faible pour les belles histoires. Déborah François, lumineuse et fraîche, porte le film du premier au dernier client
17 filles n’a rien d’une belle histoire, c’est la réalité étrange de dix-sept lycéennes décidant de tomber enceinte simultanément. Enfanter pour changer une "vie juste de merde.com" comme celle de leurs parents, une vie dont les futures jeunes mères ne veulent pas. Camille entraîne ses copines dans une utopie collective, accoucher ensemble et élever en communauté ces rejetons conçus sans amour, un soir, sur une plage bretonne. Cette plage où les filles se réfugient pour sécher et rêver, face à l’océan, à un horizon au-delà de la barre des HLM. Cette année-là, fait exceptionnel, le littoral est envahi de coccinelles, de quoi donner envie de casser la routine à dix-sept ados en mal d’Eldorado. Les sœurs Coulin transposent ce fait divers américain à Lorient, ville en proie au chômage et à la déprime sociale. Les filles résistent à la morosité et à l’ennui en faisant des enfants. Tant qu’elles sont réunies, la phalange est soudée. Seules dans leur chambre, elles ressentent une grande solitude et un immense doute sur leur démarche, lovées contre leur nounours.
Delphine et Muriel Coulin coréalisent un premier long-métrage très abouti, empreint de l’appel du large. Il y a urgence à vivre sans entraves. "Si on attendait d’avoir le droit, on ne ferait jamais rien", dit Camille. L’émancipation naîtra donc de la mise au monde d’un enfant, né par provocation, par anticonformisme sans l’amour d’un couple. Bizarre chemin vers la liberté présumée, vécue sans les géniteurs, instrumentalisés au service d'un dessein insensé. Les sœurs cinéastes ne prennent pas parti. Elles laissent les spectateurs sidérés face à ce moment d’inconscience total. L’avertissement final, "On ne peut rien contre une fille qui rêve" n’efface pas un sentiment de gâchis. Camille fait une fausse couche et part loin sans laisser d’adresse aux seize autres embarquées trop tôt dans la "vraie" vie.
Polanski et son Carnage ajoute de l’eau au moulindes adversaires d’une existence plan-plan. Deuxcouples apparemment incompatibles se réunissent à l’appartement des offensés pour régler à l’amiable une violente dispute entre leurs enfants. Les offensants sont pressés, mais ne parviennent jamais à prendre l’ascenseur à deux pas du séjour des Longstreet. Ce qui devait être une formalité - on sait se tenir entre gens bien - vire au massacre. Les vernis sociaux et conjugaux craquent rapidement sous le cynisme d’Alan (Christopher Waltz), avocat d’affaires faussement civil. Sa femme Nancy (Kate Winslet) vomit sa vie, tandis que Michael (John C. Reilly) rompt avec son apparence de conciliateur et finit par cracher son venin à Penelope (Jodie Foster) engoncée dans ses principes humanistes. Le grand Polanski met paresseusement en scène la pièce éponyme de Yasmina Reza. Il dynamite avec roublardise cette guerre de salon (les miroirs agrandissent le cadre du huis clos), s’appuyant sur deux couples, symboles de la bourgeoisie matérialiste et bien-pensante. A la fin, le champ se réduit à l’image des quatre protagonistes, affalés dans la même médiocrité, songeurs devant la vacuité de leurs existences. Rideau.
Dans les grandes villes, les murs sont aveugles comme les voisins de palier. Martin et Mariana habitent dans des immeubles en vis-à-vis à Buenos Aires. Chacun trompe la solitude comme il peut mais ne triche pas avec sa soif d’amour. Medianeras sonde les états d’âme urbains et numériques. Gustavo Taretto louche manifestement vers Manhattan de Woody Allen en abusant d’un texte explicatif lassant à la longue. Faut-il rire ou pleurer de ces tentatives parfois désespérées de rencontrer l’âme sœur ? Le cinéaste argentin essaie les deux registres et peine à définir son style propre, en multipliant les situations cocasses, poétiques, pathétiques. Il se cherche, à l’image de ses deux personnages bien sympathiques et tellement velléitaires.
Le tigre et les animaux de la forêt rassemble quatre histoires à l’intention des petits à partir de 3 ans. Le parc Distribution propose une nouvelle production de l’équipe du Bal des lucioles. Des cochons citadins pollueurs, des chasseurs qui hissent le drapeau blanc, des humains bêtes de cirque, les tout petits rient et frémissent gentiment. Les onomatopées tiennent lieu de dialogue, les figurines sont animées lentement. La harpe est apaisante. 40 minutes à vivre doucement avec vos bambins.
Rien de tel pour chauffer la salle que de diffuser cette semaine à la télé les épisodes 2 et 3, rampe de lancement de Mission Impossible 4, protocole fantôme. Tom Cruise n’a plus l’âge du jeune premier (1996), il s’entoure donc d’une équipe. On gagne au change avec la sculpturale Jane (Paula Patton), une FMI (Forces Mission Impossible) vachement plus performante qu’une James Bond Girl. Benji, le technicien très marrant du quatuor intrépide, compense le sérieux monastique du chef. Brad Bird (Ratatouille) réussit avec brio et finesse une suite a priori prévisible. La surprise tient à l’exotisme des scènes d’action (Moscou, Dubaï, Bombay). Les Américains réalisent un vieux fantasme, un méchant (suédois) fait sauter le Kremlin. Signe des temps, les pays émergents tiennent la vedette. Ethan grimpe et dévale la façade du Burj Khalifa, le plus haut immeuble du monde (828 m) à Dubaï : un grand moment de cinéma, ponctué d’une soufflante tempête de sable. La franchise concède quelques fissures, signe peut-être d’un retour à la simplicité de la série TV tutélaire de 1968 L’autodestruction du message rate, la machine à fabriquer les masques déraille, la mission réussit tout juste, tout juste. Oufti !
Du 19 au 23 décembre, le cinéma du nord et du sud du pays rencontre ses compatriotes au Bozar et à la Cinémathèque. Le Be Film Festival commence avec une avant-première mondiale, Torpedo de Matthieu Donck, à 19h30, en présence du réalisateur et de François Damiens. Celui-ci est victime d’une savoureuse arnaque. On lui fait croire qu’il a gagné un repas avec l’idole de sa vie : Eddy Merckx. Autre avant-première mondiale, le moyen-métrage de Benoît Mariage consacré à Bouli Lanners : On the road again (21/12, 19h45). Ces cinq jours de festival offrent l’occasion unique de (re)voir les films belges qui ont fait l’actualité chez nous et dans les festivals à l’étranger. Et ils sont nombreux (Le gamin au vélo, Rundskop, La fée, Quartier lointain…). De nombreux comédiens et réalisateurs seront présents.
Patrice Gilly
Real Steel, Le chat Potté, Les adoptés, Moneyball : retrouvez la chronique de la semaine dernière en cliquant ici.