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Les exploitants de cinémas indépendants soignent leur public pour se démarquer des complexes impersonnels. Hier soir, Le Wellington a fait salle comble en présentant Intouchables en avant-première. Avec Jodoigne et Rixensart, Waterloo constitue le dernier bastion du cinéma indépendant en Brabant wallon. Chaque premier mardi du mois, les Piret, père (dans le métier depuis 33 ans) et fils, proposent un inédit, précédé d’un en-cas bien arrosé propice aux échanges cinéphiles. L’attente était grande pour la quatrième comédie sociale du tandem Toledano-Nakache. Après l’amitié, les colonies de vacances et la famille névrosée, les deux compères parlent des handicaps sur un mode léger et tendre. Intouchables sont devenus Philippe et Driss en surmontant ensemble leurs infirmités respectives. Philippe est un aristocrate devenu paraplégique après un accident de parapente. Driss alterne petite délinquance et chômage, vit en banlieue, entassé avec ses frères dans une cité. Venu faire signer un papier pour le chômage, le grand noir plaît au petit blanc rivé à son fauteuil roulant. Richissime, Philippe habite un hôtel particulier et cherche un assistant soignant. Il engage Driss pour son franc-parler, sa force et son absence de pitié. Sa jeunesse et sa force vitale submergent les peurs et le désespoir de Philippe. Les deux potes s’entendent comme larrons en foire pour railler la bêtise et l’égoïsme ambiants.
Eric Toledano et Olivier Nakache ont réuni un duo formidable. François Cluzet, paralysé de la base du cou au bout du doigt de pied, impressionne par ses jeux de physionomie. Omar Sy sait moduler une exubérance face à un partenaire réduit au minimum d’expression. On peut regarder Intouchables comme un conte de Noël avant la lettre. Sauf que cette comédie est inspirée d’une histoire vraie. Philippe Pozzo di Burgo et Abdel Sellou ont d’ailleurs collaboré au film, après le documentaire tourné sur eux en 2004. Le premier s’est remarié après la mort de son épouse et a deux2 enfants. Abdel est chef d’entreprise et père de 3 enfants. Il ne faut jamais désespérer. La bande son est un régal, mélange de piano original d’Einaudi, de standards d’Earth Wind & Fire, de Nina Simone et d’une palette de grands classiques, Bach, Vivaldi, Berlioz…
L’être dispose en lui de ressources insoupçonnées. Michel Petrucciani est mort à 36 ans. Il mesurait 99 cm et était un grand pianiste de jazz. Michael Radford a consacré un documentaire à cet immense musicien qui souffrait d’ostéogénèse imparfaite. Le film est diffusé dans le circuit des salles Art et Essai. Les longs-métrages de qualité qui évoquent le handicap sont nombreux, mais sont rarement diffusés. Un nouveau festival rompt avec cette confidentialité. La première édition du Festival international du film "EOP !" (Extra & Ordinary People) se déroulera du 2 au 4 décembre 2011 à Namur. "EOP !" ambitionne de programmer des films d’auteurs, de fiction et documentaires, accessibles à tout public. J’en reparle en temps voulu.
Les habitués le savent, le Festival du film européen de Virton coïncide avec les vacances d’automne. Depuis 32 ans, le cinéma Patria (encore une salle indépendante) propose la crème de la filmographie continentale début novembre. Du 3 au 12 prochains, André Cadet propose 30 films et 2 nuits de l’horreur, vendredi 4 et samedi 5. Le petit déjeuner est inclus dans le ticket. Lundi 7, une curiosité, Beyond, avec Noomi Rapace, connue pour son rôle de Lisbeth Salander dans la série Millenium. Pernilla August aborde un sujet grave, une enfance vécue dans la violence et l’alcoolisme parental. A voir aussi, un premier film belge, Au cul du loup de Pierre Duculot, La source des femmes, Les neiges du Kilimandjaro, Melancholia et le réjouissant Sound of noise … Réservations au 063/57.81.04.
La politique est cœur de l’actualité. Chez nous, depuis plus de 500 jours ; en France et aux Etats-Unis, avec la perspective de deux chaudes élections présidentielles. L’image véhiculée dans les médias pèse de plus en plus dans la conquête d’un mandat, au point d’estomper le travail de marathonien d’un président ou d’un ministre. L’exercice de l’Etat dévoile le pouvoir au quotidien, côtés pile et face. Une vie de dingue où l’urgence succède à l’urgence, même sur le pot, GSM branché. C’est dans les toilettes que Bertrand Saint Jean apprend sa promotion au sein d’un gouvernement de centre-droit. Cet homme, non parlementaire, déjà ministre des Transports, est plus centre que droit. Il répugnait à privatiser les gares, une mesure que lui avait imposée le président (surnommé PR-père). Bertrand (Olivier Gourmet) ne doit plus renier ses convictions et garde aussi Gilles, son précieux chef de cabinet (Michel Blanc). Il se promet de faire de grandes choses aux affaires sociales, mais déchante vite. Les consignes sont claires : on compte sur lui pour calmer la rue, en ébullition. De nouveaux dilemmes s’annoncent.
Pierre Schoeller étourdit le spectateur dans un enchaînement accéléré d’événements, d’actions, de décisions, de réactions. Un grave accident de car en pleine nuit donne lieu à un savant dosage entre "com’" et compassion. Le ministre se rend sur place en hélicoptère. Dans le vacarme assourdissant des rotors, sa directrice de la communication écrit les mots qu’il prononcera face caméras. Puis, elle place" son ministre dans les émissions d’information matinales. Saint Jean a juste le temps de vomir pour expurger l’émotion après s’être recueilli devant les cadavres carbonisés dans l’accident. La politique, c’est aussi parer les coups bas des rivaux et des amis, élaborer des stratégies pour durer. Le nouveau ministre cherche un ancrage local. Son chef de cabinet lui trouve un fief tout cuit. Gilles n’a aucun souci d’image, il sourit rarement et s’inquiète beaucoup de l’érosion de l’Etat, devenu une godasse trouée, désargenté et donc sans pouvoir.
Pierre Schoeller a préparé son exercice durant 8 ans. "J’ai tourné un film d’action, un western. J’ai voulu montrer les hommes derrière l’Etat." Des hommes pressés comme des citrons, obligés de s’endurcir pour tenir, de (se) faire mal pour vaincre. Si tu me connaissais, dit Bertrand à sa femme, tu ne m’aimerais pas. "Je suis un tigre affamé", répète-t-il régulièrement, en manière d’autosuggestion. La charge ministérielle vous vrille un homme au corps, libérant une agressivité inversement proportionnelle à la faible liberté d’action. On ne s’ennuie pas une seconde pendant deux heures. Le tandem Gourmet/Blanc emporte l’adhésion, Janus d’un Etat qui montre son vrai visage.
Nuit noire au bout de la route, éclaboussée du sang versé pour protéger sa belle. Drive est un conte conduit avec classe dans une Los Angeles nocturne. Les vingt premières minutes sont extraordinaires, jeu du chat et de la souris entre un convoyeur de malfrats et la police. The driver (le conducteur) -on ne connaîtra jamais son nom- est impassible, un bloc de glace au sang froid. Ryan Gosling fait penser à Steve Mc Queen, en moins expressif, si vous voyez ce que je veux dire. Ce dur venu de nulle part, fond impassiblement pour une jeune mère (Carey Mulligan) mariée à un repris de justice. Si Driver ne dit rien, il agit. En mutant son héros en chevalier servant, Nicolas Winding Refn quitte le mode intimiste pour virer au film noir classique. Ca déménage dur face à la mafia impitoyable. Prix de la mise en scène à Cannes, Drive est prisonnier d’un style brillant, redondant avec les Paul Haggis (Crash), Michael Mann (Heat) ou Tarantino, dont le réalisateur danois s’est manifestement nourri.
Patrice Gilly