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"Même pas peur" de dire que je préfère La Guerre des boutons à La nouvelle guerre des boutons. Le cinéma français est assez riche pour adapter une 5e et 6e fois le roman de Louis Pergaud. Les rééditions sortent à 15 jours d’intervalle (14 et 28.09). La première sur les écrans, celle de Yann Samuel est aussi la meilleure à mes yeux, plus proche de l’esprit du livre et du regard de l’enfance. Le film de Christophe Barratier (Les Choristes) est regardable et parfois émouvant, mais on sent trop les gros moyens, le goût du plan léché, un romantisme déplacé. La musique omniprésente donne des accents hollywoodiens à une rivalité classique entre bandes de gamins habitant des villages voisins à la fin de la 2e Guerre mondiale. Les enfants sont poussés artificiellement vers le monde adulte en étant embarqués dans une histoire de résistants destinée à placer Guillaume Canet, Laëtitia Casta et Kad Merad. Les enfants sont excellents, déjà très pros.
La guerre des boutons, la première à avoir été mise en chantier après la tombée du livre dans le domaine public, fleure la France rurale de la fin des années 1950. La caméra serre les enfants au plus près, les montre sans fioritures. Lebrac mène ceux de Longeverne et harcèle ceux de Velrans, sous la poigne du brutal Aztec. Lebrac a une vie bien remplie : il aide sa mère à la ferme, il essaie de suivre à l’école et guerroie à pas d’heures. La rivalité entre les deux bandes prend un tour inattendu : les vaincus sont déboutonnés au couteau et doivent rentrer chez eux, en tenant leur culotte courte, humiliés et penauds. Yann Samuel (L’âge de raison, Jeux d’enfants) innove en créant le personnage de Lanterne, garçon manqué ou fille réussie, franc battante aux côtés des Longeverne. La fin de l’enfance est plus subtile que chez Barratier. Lebrac doit choisir entre le collège à la ville et la bande au village, entre une guéguerre puérile et l’apprentissage des responsabilités. La scène finale illustre poétiquement cette transition difficile. Cela dit, tout n’est pas parfait : certaines scènes sont très réalistes, quelques ficelles grossières dénotent une articulation du scénario faiblarde, ponctuée artificiellement d’une rivalité forcée entre instituteurs (Alain Chabat et Eric Elmosino). Mais l’émotion et le naturel des jeunes acteurs emportent l’adhésion.
Le hasard du calendrier porte à l’écran l’aveuglement de la justice française instruisant à charge unilatérale dans deux affaires mémorables qui ont divisé l’opinion ces vingt dernières années. Omar m’a tuer et Présumé coupable doivent énormément à deux formidables acteurs, totalement impliqués, respectivement Sami Bouajila et Philippe Torreton.
Le 2 février 1994, Omar Raddad est condamné à 18 ans de prison pour le meurtre de Ghislaine Marchal. Atrocement mutilée, la victime trouve néanmoins les ressources pour désigner son assassin. Elle accuse son jardinier d’un Omar m’a tuer écrit de son sang sur les murs de la cave où on la trouve morte. Omar adore sa patronne, "sa mère en France". C’est un homme de la terre, venu du Maroc, qui vit dans son monde, sa famille et le jardin. Il ne sait ni lire, ni écrire, il parle mal français. C’est le coupable désigné pour les gendarmes qui le cuisinent sans ménagement. Omar est sonné. Il ne comprend rien à ce qu’on lui reproche. L’enquête est bâclée et orientée. Omar clame son innocence, refuse de participer à la reconstitution. Il entame une grève de la faim, tente de se suicider. Avant et après le verdict, l’énigmatique jardinier n’a qu’une obsession : retrouver son honneur. Omar sera gracié partiellement par le président Chirac après sept ans de détention. Un pourvoi en cassation demandant sa réhabilitation complète est rejeté. En 2011, la justice refuse toujours de comparer les ADN masculins mêlés au sang de Mme Marchal au fichier national.
Roschdy Zem s’est largement basé sur l’enquête de l’écrivain Jean-Marie Rouart (Omar, la construction d’un coupable) et sur le livre écrit par Omar (Pourquoi moi ?). Le film a l’intelligence d’alterner les scènes en prison et le travail de détective accompli par un écrivain (Denis Podalydès), convaincu de l’innocence d’Omar Raddad. L’écrivain accomplit des devoirs d’enquête élémentaires, omis par la justice : chronométrage du temps nécessaire au tueur pour se rendre sur les lieux, impossibilité pour une mourante d’écrire la phrase accusatrice. La sortie du livre fait grand bruit mais laisse les juges de marbre. Omar ne baisse pas les bras. "J’espère que le film peut changer l’avis de la justice. Je ne veux pas que ce qui m’est arrivé arrive à quelqu’un d’autre. C’est mon combat."
La justice française admet difficilement ses torts. Comme Omar, Alain Marécaux, huissier de justice dans le Nord de la France en a fait l’amère expérience dans l’affaire d’Outreau. Présumé coupable, suit le véritable calvaire d’un père de famille de trois enfants, accusé de pédophilie sur une délation collective. Il est arrêté en 2001 avec une douzaine d’autres personnes (dont son épouse) pour des sévices sexuels commis sur des mineurs d’âge, y compris sur ses enfants. Les accusations sont légères, aucun fait probant n’étaye leur contenu infâmant. Et pourtant le juge Burgaud accrédite les témoignages contradictoires de deux mères de famille inculpées pour fait de mœurs. Les médias condamnent Marécaux et consorts : TOUS COUPABLES. Sa remise en liberté est systématiquement rejetée, malgré la minceur du dossier et les dénégations véhémentes de l’huissier. Le cauchemar durera trois ans. Impuissant, Marécaux est détruit, déchu, poussé à la grève de la faim. Il tient 98 jours sans manger, perd 40 kilos. Il arrête de s’alimenter pour mourir, non pour obtenir justice. Son avocat conteste la moralité des accusateurs. Le procès lui donne raison : les délateurs se rétractent, le dossier s’effondre. Le juge d’instruction Burgaud est cité à comparaître. Il n’a pas un regard pour les inculpés. Il se retranche derrière les instances supérieures. Le procureur le soutient. La cour d’Assises persiste et signe 18 mois avec sursis pour l’ancien huissier. Les maudits d’Outreau seront blanchis en appel, en 2005. Le plus gros scandale de l’après-guerre en France est clos. Alain Marécaux retrouve ses fonctions d’huissier en 2007.
Philippe Torreton rend justice à sa façon. Il est entré dans la peau de Marécaux au point de ruiner sa santé. Il a perdu 27 kilos, il s’est isolé du monde, comme son personnage s’était retrouvé coincé dans son drame et sa prison. "Je sentais que c’était à moi, et à moi seul, de craquer. Avec le recul, je crois que je suis passé dans une phase dépressive : j’ai passé toute cette période dans les larmes, l’isolement, l’hébétude et le désir de mort." Philippe Torreton est allé au-delà de lui-même pour inscrire dans nos chairs la fidèle adaptation du journal tenu par l’accusé en prison. Vincent Garencq tourne à la Depardon, en lumière naturelle, sans artifices, en caméra subjective. Aucun pathos, les faits, rien que les faits, accablants pour une justice inhumaine.
Un pas de danse pour finir en beauté cette chronique franco-française. Carlos Saura déclare son amour pour le Flamenco Flamenco. Un dispositif scénique simple, éclairé par Vittorio Storaro (Apocalypse Now, Le dernier empereur), livre la transe d’un art charnel et sensuel, que chanteurs et danseurs ont dans le sang. Le vétéran espagnol réunit anciens et jeunes talents, flamenco orthodoxe et fusion, dans une même passion, nourrie de diverses influences, maures, andalouses, pakistanaises… Une mention spéciale à Il Silencio, étonnant numéro de mime, d’ombres chinoises et de claquettes. A partir du 14.09 à Bruxelles (Flagey) et dans les salles d’art et essai du 19.10 au 3.01.2012, à Charleroi, Mons, Liège et Namur.