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Rouge comme le ciel, Gnoméo et Juliette, 127 heures, Armadillo, Mystères de Lisbonne

Rouge comme le ciel, Gnoméo et Juliette, 127 heures, Armadillo, Mystères de Lisbonne

Révolte et imaginaire illuminent la cécité d’une société prompte à parquer les enfants aveugles dans un espace clos. À 10 ans, Mirco a quasiment perdu la vue. Il distingue encore de vagues silhouettes floutées, comme celles de ses parents à travers une fenêtre qu’il croit embuée. C’est la loi : en 1970, en Italie, les mal voyants sont tenus de fréquenter l’enseignement spécial. Mirco est placé en internat, loin de son foyer, dans une institution catholique centenaire. La discipline est dure, les sévices nombreux, l’avenir tracé : ce sera tisseur ou standardiste. Le directeur aveugle est clair : "Nous ne pouvons pas leur permettre le luxe de la liberté. Il faut des règles strictes pour leur tranquillité et leur forger une vie stable dehors". Mirco voit les choses autrement

Avec la complicité de Francesca, la fille de la concierge et la bénédiction d’un abbé professeur, le jeune cinéphile monte des films sonores. Il enregistre des sons naturels et reconstitués pour imager les saisons ou le spectacle de fin d’année. Francesca accompagne souvent ses escapades à vélo. Mirco lui dédie sa première œuvre "La pluie s’arrête, place au soleil". Francesca écoute et traduit en images dans sa tête le vent qui ploie les arbres, la pluie qui tambourine sur les toits. Un aveugle a cette liberté de ne pas voir comme les autres et d’imaginer ce qu’il veut. Mirco use et abuse de cette faculté. Il rallie ses copains dans le mépris de règles stériles. Plaisir suprême, Mirco organise une virée au cinéma du coin pour les potes avec Francesca en ouvreuse. Le son et les paroles pallient la vue défaillante. Mirco pense aux paroles de son ami professeur : "Les grands musiciens, quand ils jouent, ils ferment les yeux pour sentir intensément la musique". À la fin de l’année, les parents, yeux bandés " voient" le spectacle monté par les enfants.

Rouge comme le ciel convainc de saisir le monde avec nos cinq sens bien éveillés. Cristiano Bortone s’est inspiré d’une histoire vraie. Il nous fait épouser le point de vue d’un aveugle, refusant d’abord son handicap, puis s’appuyant sur la déficience physique. Celle-ci devient levier d’une existence nouvelle à l’écoute des moindres signes de vie. Mirco est aujourd’hui un des ingénieurs du son les plus réputés du cinéma italien. Il témoigne d’une volonté infaillible de s’affranchir du destin tracé pour rassurer soi-disant de pauvres êtres punis par la vie. Le directeur de l’institution bien-pensante a fini par être limogé. En 1975, l’Italie a réintégré les mal voyants dans l’école traditionnelle. Rouge comme le ciel est un mélodrame, jamais mièvre. La réalisation décrit sobrement l’évolution d’un caractère bien trempé qui bouscule sa peur de vivre. Le spectateur adopte le rythme ralenti d’enfants à tâtons dans le monde physique et dans leur tête. Merci à Le Parc Distribution d’avoir repêché ce film de 2004 primé dans de nombreux festivals.

Avant première du film le 16 février à 20 h au Cinéma Sauvenière à Liège, suivie d’une rencontre-débat sur l’intégration des personnes non voyantes. La projection sera précédée d’un court métrage, Un autre regard, qui relate un projet européen d’accueil et d’échange de personnes aveugles ou malvoyantes.

 

Italie toujours avec la version transalpine de Bienvenue chez les Ch'tis, Benvenuti al Sud. Les italiens ont adoré. Un postier du Nord, prospère et industriel, est muté dans le sud, pauvre et mafieux. La chasse aux stéréotypes est ouverte. Pour les inconditionnels du concept et les curieux d’entendre le chtimi à la sauce bolognaise. "Eh, c’est le nord, ça !". Bon, je rectifie, à la sauce pizzaïola.

Après les tensions nord-sud, les querelles entre nains de jardin rouges et bleus. Touchstone, la filiale de Disney innove dans un premier film en images de synthèse. Gnoméo et Juliette ont été créés en terre cuite. Les nains Montague ont un bonnet bleu. Roméo aime Juliette, un bonnet rouge de Capulet. La romance mouvementée éclot dans la ville natale de Shakespeare, auteur de la célèbre tragédie, édulcorée pour la circonstance. L’humour est très british au second degré. Le jeune public appréciera les péripéties, les adultes goûteront les répliques comiques contemporaines. La bande sonore est particulièrement réussie. Normal, Elton John est au pupitre, avec une nouvelle chanson interprétée avec Lady Gaga. Kelly Asbury, auteur de Shrek 2 est le maître potier.

Huis clos à ciel ouvert, dans un canyon de l’Utah, aux Etats-Unis. Un alpiniste reste l’avant-bras coincé sous un rocher pendant cinq jours. Dany Boyle (Slumdog Millionnaire) a préféré dramatiser ce qui était initialement prévu en documentaire. 127 heures est tiré de l’expérience incroyable relatée dans "Plus fort qu’un roc", le livre écrit par Aron Ralston, trois ans après avoir survécu à l’inimaginable. Captivant du début à la fin. Le délire hallucinatoire de l’alpiniste piégé donne lieu à des échappées très énergiques. A mentionner, le recours à deux directeurs de la photo, une première dans l’histoire du cinéma. James Franco (Le Frelon vert) a visionné des vidéos-testament tournées par Ralston alors qu’il croyait rendre son dernier soupir dans le canyon maudit. Il a payé physiquement de sa personne pour interpréter le héros d’une aventure hors norme.

L’Afghanistan a quitté le devant de l’actualité, mais continue à intéresser les cinéastes. Après Redacted, Démineurs et Green Zone, Janus Metz propose Armadillo, un documentaire exceptionnel sur quatre jeunes Danois engagés pour "vivre une expérience". Ils sortent à peine de l’adolescence, jouent encore à la guerre sur leur PC. Le passage du virtuel au réel est violent. Les apprentis guerriers voulaient leur baptême du feu, ils l’ont eu. Un documentaire fort et choquant sur un théâtre d’opérations vu par les seuls yeux des quatre volontaires, ni convaincus, ni patriotes, juste désireux d’une dose d’adrénaline. Six mois de tournage, souvent caméra à l’épaule. La musique tient lieu de voix off et de témoignages, soulignant la folie guerrière un peu façon Apocalypse Now. Rappelons que 600 soldats belges sont toujours englués au pays des Talibans.

Un peu d’amour pour égayer une semaine assez grave. Mons accueille du 18 au 25 février le plus ancien festival du pays. Le Festival International du Film d’Amour annonce 83 longs métrages et 36 courts. Le FIFA innove avec une nouvelle compétition du Meilleur premier film européen. Les Yeux de sa mère, de Thierry Klifa ouvre le Festival. Morning Glory, avec Harrison Ford, clôture les festivités. Deux films grand public qui encadrent des découvertes et des inédits. Le cinéma irlandais est invité d’honneur. Deux coups de cœur aussi à Maria de Medeiros et Pierre Etaix (gagnez ici vos places pour le coup de cœur à Pierre Etaix). Le Pass est à 20 euros les 6 séances. Je vous recommande notamment La ligne droite de Régis Wargnier

En coup de cœur, Cinéfemme déroule Le discours d’un roi, dimanche 20 février à 10h45 au Cinéma Arenberg, Galerie de la Reine, à Bruxelles. Avec Colin Firth en roi George VI bégayeur. La composition de l’acteur britannique lui vaudra probablement un Oscar.

Une perle pour terminer. Le cinéma Vendôme distribue lui-même un coup de foudre, un périple sensoriel rare de 4 heures, dans un tourbillon de passions humaines et de plans en abîme. Mystères de Lisbonne valent ceux de Paris. Raul Ruiz (Généalogie d’un crime) alterne les angles insolites et les plans séquences logés dans des décors qui sont de véritables compositions picturales. Des scènes redécoupées à l’intérieur de l’image élargissent et enrichissent le champ du regard. Le vétéran portugais a une centaine de films à son palmarès, tournés très vite, avec une maestria époustouflante. Raul Ruiz est au sommet de son art. Tentez ce pari de 4 heures de dentelle visuelle (il y a un entracte), vous ne regretterez pas ce beau feuilleton aux coups de théâtre vertigineux. Un chef d’œuvre, mélange de modernité et de classicisme.

Patrice Gilly

Yogi l’ours, La solitude des nombres premiers, Jewish Connection : retrouvez la chronique de la semaine précédente ici.

 

 

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