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Nawal termine une longueur dans une piscine municipale au Canada. Elle appuie ses mains sur le rebord pour sortir de l’eau. Son regard croise un groupe de jeunes nageurs occupés à discuter. Nawal reste pétrifiée sur le coup d’un choc nerveux. Sa fille l’emmène à l’hôpital. Nawal sombre dans un mutisme obstiné qui l’accompagnera jusqu’à la mort. Elle ne parle plus qu’une seule fois, sur le ton de la confidence à l’oreille de son ami et notaire Rémy. La scène est muette, en plan large, du seuil de la chambre. Elle dicte deux lettres remises quelques années plus tard à ses enfants jumeaux, Jeanne et Simon.
Ces mots murmurés à l’oreille de Rémy bouleversent les deux héritiers. Ils se découvrent un père vivant et un frère inconnu jusqu’alors. Le testament maternel leur enjoint de retrouver l’un et l’autre au Moyen-Orient et de leur remettre les deux lettres qui leurs sont destinées. Simon regimbe, peu enclin à satisfaire les dernières volontés d’une mère distante et froide. Jeanne accepte sur le champ de remonter à la source de la haine rentrée qui habitait sa mère depuis son exil canadien. "Tu dois savoir, conseille un ami, sinon ton esprit ne sera jamais en paix." Elle s’envole pour le pays d’origine de la défunte.
Un chassé-croisé débute entre présent et passé (La scène de la piscine intervient dans le courant du film). En 2003, Jeanne remet ses pas dans ceux de Nawal, lorsque celle-ci pistait "l’enfant de l’amour" qui lui avait été enlevé à la naissance. Nawal jeune avait commis l’irréparable outrage de fréquenter un homme d’une faction religieuse rivale. Sa grand-mère avait sauvé le bébé en le confiant à un orphelinat dans un pays (le Liban ?) en guerre.
La réalisation crée un maelström politique autour de Nawal. "Les guerres qui ont agité la région comprenaient parfois jusqu’ à dix-sept factions différentes avec des alliances et des trahisons d’une complexité déroutante pour le néophyte. Pour être fidèle à cette réalité, il fallait que cette situation politique demeure complexe sans nuire à la narration. Le spectateur doit pouvoir saisir l’essentiel tout en acceptant que la situation est trop complexe pour être réduite à des pôles manichéens." Donc n’essayez pas de savoir, comme je l’ai fait, de quel côté Nawal se bat réellement.
Quarante ans après, sa fille Jeanne parcourt une contrée encore ravagée par les incessants conflits. Les ruines calcinées et les villages déserts témoignent des haines aveugles qui ont tué, violé, saccagé. Les archives manquent pour tracer les survivants. Restent les souvenirs scellés dans les mémoires. "La mort n’est jamais la fin de l’histoire, il reste toujours des traces" assure l’ami notaire à Simon. Ces paroles décident le jumeau à rejoindre sa sœur. Il l’aide à délier les langues dans des villages perdus, bien épaulé par un notaire local qui prévient les jeunes Canadiens, "il suffit d’une étincelle pour que le sud s’enflamme."
Cette quête existentielle les met en présence du gardien de prison qui a surveillé Nawal, condamnée pour un assassinat politique, quinze ans durant. Il se souvient précisément de la "femme qui chante", malgré les sévices répétés infligés à son corps mutilé. Jeanne et Simon retrouvent aussi l’infirmière qui les a protégés et apprennent qu’ils sont nés en prison. Ils exhument pas à pas un passé écœurant, miné de violence, de tortures et de chagrin, jusqu’au dénouement surprenant et improbable, qui les verra à leur tour plonger dans une piscine, pour s’ébrouer et alléger l’horrible fardeau découvert si loin de leur vie tranquille.
Incendies est un plongée initiatique dans la lignée des grandes tragédies classiques. Pourquoi tant de haine ? Denis Villeneuve a mis quatre ans à adapter au cinéma la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad. "Pour transposer un texte aussi dramatique à l’écran et pour éviter le mélodrame, j’ai opté pour la sobriété d’un réalisme cru, en conservant le facteur mythologique de la pièce à l’aide d’un travail sur la lumière naturelle et les ombres. L’objectif de la pièce est de creuser le thème de la colère et non pas de la générer."
Incendies comporte des scènes dures, sans toutefois virer au sensationnalisme. Le réalisateur préfère heureusement montrer les effets de la violence que l’acte lui-même. Notre compatriote Lubna Azabal est extraordinaire dans un rôle qui lui vrillera longtemps le ventre. Nawal tombe, se relève, tombe encore et toujours se redresse. "C’est une lionne, une résistante, dit Lubna, je me sentais comme une guérillero, en femme luttant contre le fanatisme."
Cette œuvre puissante et intense a été primée dans de nombreux festivals, ainsi que son interprète principale. Le public namurois lui a décerné son prix au FIFF en octobre dernier. Le message délivré est celui d’une humanité qui substitue le pardon et l’amour à la loi du talion. "Ce qui compte, c’est d’être bien ensemble", écrit Nawal. Vers la fin de l’enquête, un plan symbolise l’espoir. Les jumeaux sont dans la voiture. La caméra subjective filme la route depuis la banquette arrière. Le véhicule s’engouffre dans un long tunnel et débouche sur la clarté, comme l’expulsion d’un bébé vers le jour, vers la vie.
Dans le genre film dérangeant, ne manquez pas le premier Ramdam à Tournai, du 18 au 25 janvier, au complexe Imagix. Au programme, des avant-premières comme Armadillo, sur la guerre en Afghanistan ou Die Fremde, impressionnant sur les femmes turcs vivant en Europe sous le joug de la loi patriarcale. Des créations distribuées en météores auront aussi une deuxième chance. Ce premier festival du film qui dérange est le fruit d’une collaboration exemplaire entre Imagix, la maison de la culture, le Conseil de développement de Wallonie picarde et la télé communautaire, No Télé.
Infos : 0475/64 90 26 et sur le site du festival Ramdam.
Patrice Gilly