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Helena chante ce qu’elle vit et elle vit la fin d’une grande histoire d’amour à Buenos Aires. A la suite de cette rupture amoureuse inattendue, la chanteuse de tango perd pied au point de sombrer dans le silence. "Le tango est la seule musique, la seule poésie populaire qui a su exprimer l’immense solitude de l’être humain. J’ai choisi les tangos du film pour leur beauté, mais surtout pour leur poésie." Diego Martinez Vignatti a construit sa Cantante de Tango sur le chant de l’être. Helena déploie sa vie intérieure en interprétant des mélopées lancinantes de Gardel notamment. Les paroles des morceaux traduisent ses états d’âme et alimentent continuellement le récit. A la fin du film, Helena chante devant le public chaleureux du nord de la France : "je sais ce que j’ai été et ce que je ne serai plus." L’amante éconduite renaît au chant et à elle-même. Elle déchiffre une nouvelle partition, loin de son Argentine natale, berceau d’un chagrin mortel. Sa voix a repris corps et âme pour renouer à la beauté du chant, vibration poignante de l’absurdité de l’existence.
Eugenia Ramirez Miori incarne Helena. Elle a pris tous les risques pour son mari de réalisateur. Elle a accepté d’interpréter les chansons du film, en direct, en une seule prise, en plan séquence avec une seule caméra. Eugenia s’est préparée durant un an et demi sous la double houlette d’un professeur de technique en Belgique et d’un maestro en Argentine. Ce dernier, Oscar Ferrari, apparaît dans le film, et tragique comme le tango, meurt juste après le tournage. Il a permis à la jeune actrice de tenir son pari. Sa prestation vocale est d’une profondeur qu’une chanteuse professionnelle n’aurait pu atteindre. Lorsqu’Helena chante, nous voyons éclore viscéralement les doutes, souffrances, joies et combats d’une femme tantôt à la dérive, tantôt épanouie, tantôt incapable de sublimer sa douleur. Il a fallu beaucoup d’amour pour que l’actrice suive son mari dans son désir d’authenticité et d’émotion. "Travailler avec Diego est un plaisir incommensurable. Chaque jour de tournage est une fête ou un défi. Je lui fais confiance et à son œil qui voit tout."
Le couple d’artistes vit en Belgique. Diego depuis treize ans. Eugenia l’a rejoint voici six ans sur un coup de foudre. Good bye Argentina du jour au lendemain. L’exil volontaire a engendré une page blanche. En arrivant à Bruxelles, l’actrice et danseuse professionnelle de tango était sans passé. "En même temps, une chose étrange m’est arrivée. J’ai eu la sensation qu’une autre Eugénia continuait à vivre en Argentine. Cette sensation m’a poursuivie jusqu’à la naissance de ma fille. Une nouvelle Eugenia est née tandis que toutes les autres sont mortes. Cela ressemble un peu à l’histoire d’Helena. Mais nous les femmes, nous avons toutes des histoires semblables…"
Eugenia se fond dans Helena, la vie irrigue le cinéma, le cinéma transcende le réel. La cantante de tango est traversé d’un amour profond de la vie telle qu’elle est. "La vida es una herida absurda (La vie est une blessure absurde). La question est : que fait-on avec toute cette lucidité ? On ne va quand même pas se jeter par la fenêtre ?! Non, essayons de vivre-ou de survivre-de la meilleure manière qui soit, avec beaucoup d’ironie et une poignée de certitudes. La musique, la poésie et la danse nous accompagnent quoiqu’il arrive et ce n’est déjà pas mal."
Diego a raison. Allez voir et écouter cette œuvre envoûtante, touchante de grâce et de vérité, profonde comme le chant infini de la vie qui persiste à allumer sa petite lumière intérieure en nous.
Patrice Gilly