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Millenium, Carlos et Les déchaînées

Millenium, Carlos et Les déchaînées

Le troisième et dernier épisode de la trilogie de renommée mondiale Millenium sort sur grand écran après avoir transité sur le petit. L’oeuvre monumentale de Stieg Larsson a été transposée initialement pour la télé suédoise. Seul le premier volet devait être diffusé en salles. Finalement, les producteurs ont décidé de sortir l’ensemble au cinéma, pour satisfaire la demande des spectateurs qui n’avaient pas lu le livre. Ces derniers n’ont pas été déçus. Ils ont découvert une histoire passionnante, même tournée selon les canons de la télé, plus lents, moins larges en cadre et moins profonds en champ. Parfois, des films tournés pour la télé sont "gonflés" pour épouser le grand écran. C’est le cas notamment de Nos meilleures années commandé par la Rai qui retrace 30 ans de l’Italie contemporaine, à travers l’histoire d’une famille.  Les quatre épisodes télé sont devenus deux grands films.



De la télé au cinéma, du cinéma à la télé, les échanges sont courants entre des écrans plus vraiment concurrents.  De grands cinéastes se laissent même aller à tourner pour la télé. Dernier en date, Olivier Assayas et son téléfilm de 5 heures et 19 minutes sur le terroriste Carlos. Le réalisateur de L’heure  d’été et Des destinées sentimentales a bénéficié d’un budget phénoménal de 15 millions d’euros. Voilà une offre qui ne se refuse pas d’autant qu’Assayas a eu deux ans pour mener son œuvre à bien. "Le débat entre cinéma et télévision est idiot. Carlos, c’est du cinéma plus quelque chose : une liberté que le cinéma français est incapable de me donner aujourd’hui pour faire ce sujet. Le projet  a une telle  dimension cinématographique, à l’opposé d’une nature télévisuelle plus étriquée, que j’ai  naturellement filmé plus large que d’habitude. Bref, j’ai tourné plus cinéma que quand je tourne pour le cinéma !" (interview parue dans Télérama)

Le téléfilm fleuve est basé sur le travail d’un journaliste qui a croisé de nombreuses sources pour établir une chronologie des actes terroristes. Les faits réels irriguent la mise en récit. Difficile de qualifier le genre,  docufiction ?  docudrama ?, reconstitution ?  Un ouvrage publié aux Presses Universitaires de Namur nous aide à y voir clair. Annabelle Klein et Axel Tixhon ont coordonné l’approche pluridisciplinaire de "La communication audio-visuelle : entre réalité et fiction." On y lit que le choix de la fiction tient au sujet mais surtout à son impact sur le public.  La fiction est "sollicitée pour ses qualités : elle permet de remplir des vides  et de fournir des hypothèses d’explication et de se projeter dans les personnages qui touchent le public." Ce n’est pas vrai pour Carlos, pour qui  Assayas a peu de sympathie. En construisant son film, le cinéaste exprime aussi un point de vue, apparent ou masqué, qui sollicite l’esprit critique et la culture du spectateur. L’image n’est jamais qu’une représentation du réel. 



La fiction envahit la réalité, l’inverse est vrai également.  Des séries comme Urgences ou Les experts plongent dans le réalisme des milieux qu’elles prétendent illustrer. Sabine Chalvon-Demersay, citée dans l’ouvrage des Presses Universitaires namuroises, considère que le réalisme repose sur trois dimensions : "une documentation sur le métier, une idéalisation de l’éthique des personnages et une dramatisation de leur vie personnelle". Le réalisme sert à crédibiliser l’idéalisation des personnages suscitant connivence et compassion. Ces sentiments créent  de la proximité et nous rendent accros à la série, tout en accréditant une  représentation des milieux hospitaliers et judiciaires. Cette hybridation fiction/réalité entretient une confusion propre à la télé. On ne sait plus distinguer le vrai du faux, à l’inverse du cinéma où la plupart du temps, nous  savons que nous sommes partants pour de la fiction. La télé mêle tellement les genres qu’on en arrive à considérer l’information comme de la fiction parce qu’elle est mise en scène ou dramatisée, et d’autre part "on en arrive à croire à la vérité des émissions (genre télé-réalité, Ca se discute) qui pénètrent dans la vie privée des gens." Finalement, cet excellent ouvrage collectif cité plus haut en appelle à la sagacité et à la vigilance du (télé-)spectateur. Faute d’indication claire en début d’émission sur le "cadre" proposé –rappelons nous l’infofiction de la RTBF Bye Bye Belgium -  le (télé-)spectateur doit  démêler  lui-même la fiction de la réalité. Ce décodage requiert une éducation au langage des médias audiovisuels, parce que de plus en plus, incombera au consommateur d’images, "la responsabilité de reconnaître ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

Vous pouvez commencer vendredi 28 mai, en regardant  Les déchaînées,  sur Arte, à 20h35. Le téléfilm, truffé d’images d’archives, éclaire l’évolution du féminisme à travers l’histoire de trois femmes, sur trois générations.  


Patrice Gilly

 

 

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