Au départ de Taza, chef lieu de province, l’équipe belge du Maillon humanitaire (voir encadré) a, chaque matin, gagné un village de la région. Mezguitem, Msila, Béni Frassen, Lakouar, Ajdir, Saka et Ras-el-ksar: petits points sur une partie de carte ignorée des touristes - ont pour l’occasion, vu converger, à tour de rôle, des centaines de personnes de tous âges, gravement malades ou simplement curieuses, soucieuses de rencontrer l’équipe belge en tablier blanc (voire bleu ou vert).
Infirmières, urgentistes, sages-femmes, kinésithérapeute, podologue, pharmacienne, médecins généralistes, chirurgien, pédiatre, dermatologue, ophtalmologues, endocrino-diabétologue, cardiologue, gynécologue, venus pour la plupart de la région de Liège (1)… dépistent et soignent pathologies graves ou légères, chroniques ou passagères… Les consultations s’étirent jusqu’à 5 ou 6 heures du soir. Confiance, empressement à dire ses maux, à manifester son mal-être, attente d’une potion miracle, idéalisation du soignant venu d’ailleurs, étonnement de l’écoute, de la gentillesse, de l’accueil, du petit geste qui rassure, il y avait tout cela à la fois, mêlé aussi d’une impatience attisée par les kilomètres parcourus pour arriver au dispensaire, les longues heures d’attente sous le soleil. Sous les stéthoscopes, douleurs diffuses des femmes fatiguées d’avoir élevé de nombreux enfants tout en travaillant au champ et à la maison, problèmes cardiaques, urinaires, et - très répandus - d’hypertension, de diabète, d’audition, de vue, suspicion de cancers du sein, hyperthyroïdies, goitres dus au manque d’iode, cataracte… Bousculades parfois pour témoigner des écorchures d'une vie rude et malmenée, d'une condition trop souvent livrée aux bons ou mauvais vouloirs des pouvoirs en place.
À Mezguitem
Il faut, pour chaque spécialiste, s’organiser, trouver ses repères dans un cadre inconnu, aux codes différents. S’entourer du matériel amené de Belgique dans un semi-remorque, par terre et mer. Septante-huit patients figurent ce jour-là sur la liste des consultations en cardiologie. La qualité de la visite risque d’en pâtir ! Derrière la porte, les malades se pressent impatients. En fin de journée, la cardiologue et son assistante, traductrice, accélèreront le rythme des consultations ! Quatre patients (du même sexe) à faire entrer en même temps. Électrocardiogramme pour l’un, tensiomètre pour l’autre et inscription dans le registre pour le troisième en prenant garde de ne pas mélanger les noms, aux consonances assez proches pour nos oreilles européennes. Si la plupart des patients ne présentent pas de pathologies graves, le cabinet accueille néanmoins un jeune homme d’une trentaine d’années atteint d’une malformation cardiaque et pour qui une opération s’impose mais le coût de celle-ci la rend difficilement envisageable.
À Msila
À notre arrivée, une foule a déjà envahi la rue qui mène au centre de santé. Venus à dos de mule ou à pieds, adultes et enfants se pressent à l’entrée. Un service d’ordre a été prévu pour contenir la foule. Malgré cela, les portes cèderont sous la pression des personnes qui tentent de s’engouffrer dans le dispensaire. Farid, 23 ans, a entendu que des médecins venus d’autres pays, consulteront dans son village. Il est donc là, par curiosité. "On s’est dit que s’ils viennent d’ailleurs, ils savent mieux qu’ici." Une idée que partagent bon nombre des patients rassemblés. "Ici, il n’y a rien pour les jeunes", explique Farid, raison pour laquelle, cette arrivée de la caravane médicale agit comme une véritable attraction.
Deux sages-femmes vont aider l’équipe belge. Dans le cabinet de consultation du pédiatre belge, arrive la petite Douae. Ses parents expliquent qu'elle ne cesse de perdre du poids. À 3 mois, elle ne pèse plus que 2kg. L’enfant, déshydratée, a été suivie à l’hôpital de Taza mais son état ne s’améliore pas. Mustapha, son papa, parle un peu le français. Il a étudié dix ans puis a dû interrompre sa scolarité pour cultiver la terre. "Ce n’est pas facile, explique-t-il. On manque d’eau." Il a amené avec lui le dossier médical de l’enfant. Les montants des soins déjà prodigués à l’hôpital de Taza représentaient une dépense énorme pour ce jeune couple. Alors que le pédiatre belge suggère une prise en charge dans les plus brefs délais, à l’hôpital bien mieux équipé de Rabat, le médecin marocain propose d’emmener l’enfant à l’hôpital de Taza pour qu’elle puisse y reprendre des forces. Option que rallie le jeune couple qui doit organiser la prise en charge de l'aîné, trouver un logement à Rabat, un moyen de transport pour s’y rendre. Le lendemain, nous les reverrons, par hasard, dans les couloirs de l’hôpital de Taza, déterminés à partir au plus vite à Rabat. C'est sur un lit recouvert d'une couverture souillée, dans une chambre où sont assises plusieurs mamans, que trois infirmières se relaieront pour installer la perfusion destinée à rendre des forces à la petite Douae. L’enfant décèdera le soir même.
À Ajdir
Ajdir se situe à
Dans cette commune où peu de choses sont prises en charge par les autorités locales, ce sont les enseignants qui mettent en place des projets pour sortir les jeunes de leur désoeuvrement et lutter contre des problèmes de drogue très présents. Ils organisent, par exemple, des tournois de sport.
À Ras-el-ksar
Contrairement aux autres endroits visités, Ras-el-ksar est un village rural, aux maisons de terre éparpillées en douars, des petits hameaux montagneux. On y découvre des champs irrigués d'un vert étonnant dans ces paysages gris, ocre et orange. Ce jour-là, il pleut et il vente. Comme partout ailleurs, les habitants déplorent la sécheresse persistante, le manque d'eau qui réduit les productions agricoles. Au cabinet des ophtalmologues, les lunettes sont très prisées. Certains sont prêts à dire qu'ils ne voient pas pour obtenir une monture made in Europe!
Plusieurs personnes devraient partir à l’hôpital de Taza. Le préfet, un sociologue en costume-cravate, va prendre en charge leur transfert. Ici, on préfère s'organiser entre soi plutôt que de passer par l’administration qui freine le processus, constate un patient. "Il y a huit ans, explique le préfet, il n‘y avait rien dans notre région. Aujourd’hui, eau potable, électricité, route, école, coopérative laitière créent une toute nouvelle dynamique dans ces montagnes." Le préfet souligne le fait que les choses évoluent : "On ose pointer ce qui ne va pas."
Parallèlement à la caravane médicale en campagne, six ophtalmologues belges, volontaires de l’association Médecins du désert (voir encadré), opèrent des patients démunis atteints de la cataracte, à l'hôpital de Taza. Médecin urgentiste et chirurgien y sont aussi : l’un pour opérer et l’autre pour participer à l’organisation des urgences. Trois jeunes étudiantes sages-femmes de
(1) Ont participé au Maillon humanitaire 2008, Claire Maca, Jean-Claude Léglise, les docteurs K. Mockel, M.H. Farina Garcia, M. Leloup, M. Leblond-Belbachir, B. Bodson (et André-Pierre), J.P. Wackenier, Nadège Morel, J. Flhur, R. Radermecker, Mohamed Gamouh, F. Marquet, P. Rizzo, G. Cambay, H. Bouanani Moulay, V. Lenom, les infirmier(e)s H. Khaddouma, J. Fonck, J. Bruyère, N. Fastre, G. Lomré, L. Graeven, J.Magis, F. Schoonbroedt, K. Doua, P. Adam, A. Karim, K. Laaouej, l'audioprothésiste V. Storme, la pharmacienne M.T. Courtois, la podologue V. Maréchal, la kinésithérapeute V. Dupont, les étudiantes E. Lambert, E. Verdelet, M. Blaise, E. Mockel et R. Fontenelle, pour la logistique Philippe Jeanpierre, six Médecins du désert et J. Gazon, leur organisateur.
Rachid Oulehri et Mounia Drissi Daoudi, médecins à Taza, ont accompagné l’équipe.
2e article
Soigner là-bas comme ici ?
Parmi les raisons qui ont poussé les volontaires belges à se joindre au projet: le souhait de se rendre utiles ailleurs, de découvrir d'autres réalités, de mieux approcher aussi la culture de leurs patients d'origine marocaine. Et puis, surtout, de sauver des vies.
Plusieurs médecins et infirmières ont dit vivre trop de pression, de stress dans leur travail en Belgique. Les patients sont de plus en plus exigeants: "C'est comme si la médecine était devenue une sorte de bancontact de la santé où on voudrait retirer 1.000 euros et avoir ce qu'on veut. L'humain n'a plus de place. On veut du technique", dit Hicham Bouanani Moulay, médecin urgentiste à Liège.
Joachim Flhur, dermatologue allemand, participe pour la troisième fois à la caravane médicale. Il a opéré de nombreux patients dans la camionnette médicale (don d'une association espagnole) aménagée pour y pratiquer de petites interventions. Travaillant dans le domaine de la recherche, la mission lui permet de garder le contact avec des malades. "Je m’aperçois que ça me manquait." Plusieurs participants sont originaires du Maroc. Pour eux, la mission est une façon d’apporter leurs compétences dans ce pays qu’ils connaissent bien, où ils ont parfois vécu et où faire du tourisme ne les satisfait pas. Parlant arabe, ils ont pu écouter, traduire, comprendre, rassurer. Sages-femmes, gynécologues ont prêté une oreille attentive aux plaintes des femmes dans un pays où celles-ci sont peu entendues. Si des patients ont été sauvés grâce à la caravane médicale, d’autres, dont l’état nécessitait une intervention rapide, sont retournés chez eux sans attendre une solution de prise en charge, faute de coordination entre équipe belge et marocaine. Des enfants malentendants ont pu être équipés d’un appareil auditif grâce au travail conjugué d’un ORL marocain et de l’audioprothésiste belge. "Le problème est qu'une fois que l'appareil est mis, il n'y a pas, comme chez nous, un suivi logopédique", regrette celle-ci. Les maladies chroniques demanderaient, elles, un traitement au long cours.
Les participants ont tous pointé le climat d’entente exceptionnel qui régnait dans l’équipe. Par contre, ils ont regretté le manque d’échanges, de partage d’expériences, de pratiques entre Belges et Marocains. Chacun insiste sur l'importance de ne pas pérenniser l'idée que seuls les Occidentaux ont des choses à apporter, que le Marocain est moins fiable que l'étranger.
"Finalement, conclut la présidente de l’association, Krista Mockel, il s’agit avant tout de venir en aide à l'être humain en détresse, là où il est."
Mustapha Layouni, de la délégation du ministère de
Les élus doivent profiter de cette ouverture, saisir cette occasion pour avancer dans
l’amélioration de la situation sanitaire de leur zone. Mais il est clair que beaucoup manquent d'expérience. L’équipe médicale a travaillé comme une rosée matinale. Ceux qui comprennent vont s’accrocher. Je connais nos faiblesses, nos défis, conclut Mustapha Layouni. Il faut miser sur les compétences, la gestion, les ressources humaines."
Encadré
Comment s’est tissé le Maillon humanitaire
Tout a commencé, en 2001, par l’acheminement au Maroc, par Jean-Claude Léglise et Claire Maca, ex-déléguée syndicale à la centrale nucléaire de Tihange, d’un cabinet de cardiologie hérité d’un cardiologue belge. Très vite, constatant les besoins énormes dans le domaine sanitaire, ils décidèrent de créer une association qui mènerait des projets là-bas. Partis à trois en 2003, la caravane
L'association belge Médecins du désert, partenaire du Maillon humanitaire, a organisé les opérations de la cataracte à l’hôpital de Taza. Chaque jour, des personnes ont pu bénéficier gratuitement de la pose d’un implant destiné à leur rendre la vue d’un œil, parfois des deux. Cette association a vu le jour au départ d’une rencontre entre un médecin tunisien et Jules Gazon, professeur émérite d’économie internationale de l’université de Liège. Beaucoup d’habitants du désert souffrent en effet de problèmes de vue liés à la réverbération du soleil. "On ne peut prendre en charge toute la misère du monde, dit Jules Gazon. Ici, on contribue à donner un peu de mieux-être à des personnes démunies."
Source : Ligueur n° 22 - 11/06/08