


Le premier "e-G8" de l’histoire a accouché d’une souris. Des questions aussi essentielles que l’égalité d’accès à Internet et le respect du droit à la vie privée ont été noyées dans les préoccupations des gros industriels et des patrons d’entreprises de services web. Le monde des affaires était d’ailleurs le seul convié à cette réflexion sur la régulation du réseau mondial voulue par le président Sarkozy.
Mark Zuckerberg et Eric Schmidt, les big boss de Facebook et de Google adressent un message très libéral aux grands de ce monde réunis à Deauville pour le premier G8 consacré au Web. Ils demandent moins de législations et plus de garanties pour la libre entreprise sur Internet.
Liberté d’entreprendre devrait au moins rimer avec liberté d’accès égale pour tous à Internet. Les milliardaires de la Toile opposent des arguments techniques à la pérennité de la neutralité du réseau. En cas de saturation des lignes et des circuits, les fournisseurs d’accès sont souverains, forts de leur droit de "kill switch", de couper le service. Les opérateurs ont surtout le pouvoir d’acheminer prioritairement des données, servant d’abord les clients abonnés à un service plus rapide.
Pour la société civile, la neutralité est la condition préalable à la liberté d’expression. Ce principe égalitaire concerne tous les acteurs du Net, y compris les 2 milliards d’internautes complètement absents d’un e-G8 financés par les industriels. Le débat est citoyen avant d’être technique.
Droit à l’oubli : changer de nom
La Commission nationale de l’informatique et des libertés a regretté l’absence de "régulateur des données personnelles et de la vie privée ainsi que des associations de défense des libertés ou des consommateurs". Eric Schmidt, PDG de Google a effleuré le droit à l’oubli (effacement de vos données personnelles) et la vie privée. Il dit ce que les parents disent à leurs enfants : réfléchissez avant de poster quoi que ce soit en ligne. "Ne rien faire, c’est la meilleure façon de ne pas laisser de traces sur Internet". Le patron du moteur de recherche contourne le droit à l’oubli en pensant carrément qu’à l’avenir, "chaque enfant aura le droit de changer de nom pour se défaire des bêtises commises étant jeune». Bonjour la confusion d’état civil et le choc des "moi".
La protection de la vie privée gêne Google et Facebook dans leur collecte d’informations destinées à des profileurs commerciaux. La vente de ces données représente une manne financière pour ces opérateurs géants. Eric Schmidt ne cache pas "savoir à peu près qui nous sommes, à peu près ce qui nous intéresse, à peu près qui sont nos amis". Cette autre propos de Google glace l’épiderme : "Si je regarde suffisamment vos messages et vos déplacement, avec de l'intelligence artificielle, nous pouvons prédire où vous allez vous rendre". N’oublions jamais que nous sommes transparents sur Internet. Google et Facebook multiplient les services en ligne pour appâter l’internaute et scanner son précieux trésor d’informations parfois intimes.
Concernant la propriété intellectuelle, la commissaire européenne en charge de la société numérique est favorable à l’offre légale plutôt qu’à la répression. Neelie Kroes cite le succès de Netflix aux Etats-Unis, qui propose des abonnements illimités aux films et séries en streaming pour une somme modique. Message reçu 5/5 par Facebook. Après le cinéma, le réseau social étoffe son offre de services culturels en s’associant à Spotify, pour télécharger légalement de la musique. Google préfère le filtrage de YouTube, qui repère automatiquement les vidéos protégées par le droit d'auteur.
Interdit aux moins de 13 ans
L’e-G8 a démontré qu’Internet, censé appartenir à tous, est d’abord le territoire des grands opérateurs télécoms et des fournisseurs de contenus tentaculaires. Les gouvernements sont bien démunis face à la dérégulation. La technologie est plus rapide que les lois. Les Etats tardent à se positionner en contrepoids de la mainmise privée intégrale sur un outil de communication et d’information en principe démocratique.
De même, les pouvoirs publics peinent à structurer l’éducation aux médias généralisée, indispensable aux petits et aux grands citoyens du monde numérisé. Ici aussi, les intérêts privés ont les dents longues. A Paris, Mark Zuckerberg a défendu le rôle éducatif de Facebook: "Ma philosophie c’est qu’en matière d’éducation, il faut commencer très jeune". Rassurons les parents : le jeune génie n’a pas l’intention immédiate d’ouvrir son site aux enfants de moins de 13 ans. Il n’y a d’ailleurs aucun intérêt. Une loi américaine interdit formellement la collecte de données personnelles sur les moins de 13 ans. Ce n’est pas aussi clair chez nous. Vérifiez donc si votre chéri n’a pas triché sur son âge pour rejoindre les copains déjà inscrits sur la plus populaire des plateformes communautaires.
Patrice Gilly
Veuillez vous identifier (premier cadre orange ci-contre) ou enregistrez-vous pour réagir à cet article.





