


Savez-vous vraiment ce que vos enfants regardent? A cette question du magazine Télépro (daté 11 novembre) les parents répondent à 50% : oui toujours et à 44% : oui la plupart du temps. Voilà qui est rassurant. L’excellent dossier sur les habitudes de consommation télé des jeunes nuance cette première impression. La télé se regarde seul dans sa chambre ou en même temps que sa page Facebook sur une demi lucarne. La guerre des écrans est déclarée entre Internet et le petit écran (devenu grand).
Télévision à la demande, diffusions sur téléphone intelligent (smartphone), fenêtre sur Internet, la multiplication des supports et des formules conforte la devise : regarder où je veux, quand je veux, ce que je veux. 46% des jeunes de 10 à 17 ans ont une télé dans leur chambre. Une bonne partie du temps de vision échappe aux parents. Ces derniers sont seulement 18% à avoir installé un système de contrôle sur le téléviseur. Selon le sondage de Télépro, les parents sont plus méfiants à l’égard de l’ordinateur ; 42% ont chargé un logiciel de surveillance. La veille sur la télé s’estompe nettement au-delà de 12 ans. Une majorité de parents respectent la signalétique (-10 ans, -12 ans) mais peinent parfois à interdire aux enfants un programme auquel ils sont "accros".
Ce sondage n’apprend finalement rien de bien neuf, sinon que la télé doit composer avec Internet. Le split screen (écran éclaté) a de beaux jours devant lui. La plupart des téléviseurs sont connectables au web. Il suffit de raccorder le récepteur au boîtier ADSL. Les chaînes commencent à proposer de petites applications interactives (météo, jeux) en surimpression sur un demi écran. Bientôt, vos pages Internet s’incrusteront sur le poste. Google propose déjà un moteur de recherche calibré pour la télévision. Le téléspectateur a l’occasion de sélectionner son programme sur une page plein écran, sans devoir zapper. L’enjeu économique est énorme, car les annonceurs préfèreront peut-être diffuser leur publicité sur une page Internet, ce qui signifierait une perte de recettes pour les chaînes dites linéaires. Actuellement déjà, les plus jeunes regardent la télé avec leur PC sur les genoux. Quand ils grandissent, la chambre des adolescents devient le quartier général des outils de communication et de loisirs. Télé, console de jeux, connexion Internet et DVD blindent le dispositif privé, surtout chez les familles éclatées ou recomposées. L’ordinateur héberge tous les médias. Rien de plus facile que de regarder la télé sur PC, en ayant un œil sur son mur Facebook et en chattant avec les copains.
Et que regardent nos chers petits et grands sur PC : des films, des séries et des dessins animés, comme avant, lorsque le téléviseur était dans le salon. Et même, s’il n’y a plus qu’un écran hébergeur, le temps passé devant ce très fidèle, précoce, et docile compagnon, augmente. Il est donc important de s’intéresser aux pratiques audiovisuelles de nos enfants et d’en parler avec eux. Ils rechignent à aborder spontanément leurs expériences bonnes ou mauvaises. 24% seulement des enfants évoquent les répercussions parfois troublantes d’un programme regardé en solitaire. Le zapping fonctionne à fond, le risque existe de tomber sur des images choquantes à la télé, plus encore sur le Web. Disponibilité parentale, écoute, parole restent des valeurs sûres à l’ère digitale. Limiter le temps d’écran tôt dans la vie de l’enfant l’habitue à respecter des horaires de vision. Les enseignants se plaignent d’avoir des élèves endormis le matin, parce qu’ils ont veillé tard la veille devant un film ou un match de foot. La vision tardive et prolongée active une hormone de vigilance, l’adrénaline, contre-indiquée pour un sommeil tranquille. Les heures de repos sont précieuses.
Réfléchissons aussi à deux fois avant d’installer télé ou PC dans la chambre. Rappelons la règle 3-6-9 du psychiatre et psychologue Serge Tisseron : pas de télé avant 3 ans, pas de console de jeux avant 6 ans, pas d’internet avant 9 ans (accompagné). Il estime à 7% la perte de concentration en classe plus tard chez les enfants placés devant la télé avant 3 ans. De même, plusieurs scientifiques constatent un déficit de concentration dû aux activités simultanées distrayant l’attention. L’écrivain Nicholas Carr va jusqu’à affirmer que la dispersion des tâches altère la capacité de lire et de penser profondément. Ces avertissements doivent inciter à jeter régulièrement un œil sur "l’écrans enfants" pour créer un espace de dialogue, favorable à l’échange d’expériences et de savoirs.
Le CAV Liège organise des animations dans les écoles pour apprendre à regarder la télévision avec un regard critique. Le module « Médias et représentations du monde » propose aux élèves de travailler sur des séquences de JT ou des spots publicitaires afin de décoder les représentations construites par les médias. Dans un autre atelier, le Centre Audiovisuel fournit des outils de réflexion sur les jeux vidéo et les réseaux sociaux. L’objectif est d’amener les jeunes à prendre conscience de la portée de leurs actes, notamment sur Facebook. Nous y reviendrons.
Contact : Isabelle Colin au CAV Liège, rue Beeckman, 51, 4000 Liège (04/232.18.81)
Lecture : le toujours très actuel "Grandir avec la télé", de François Chemel et Catherine Muller, chez Marabout.
Patrice Gilly
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