


Patrice Gilly raconte sa première expérience de responsable d’un bureau électoral. Impressions à froid sur une journée chaude.
"Vous êtes les derniers, vous avez eu des problèmes ?"
Je me retiens d’étrangler le dépouilleur qui réceptionne le sac contenant les bulletins de mon bureau. Il est près de 17 heures. Je suis épuisé nerveusement.
"Le gros problème, c’est que le président et le secrétaire ont été désignés 4 jours avant le scrutin et que les quatre assesseurs qui complétaient le bureau 61 à Namur étaient néophytes aussi."
Mon interlocuteur se radoucit. Six débutants pour une élection cruciale, il comprend le gros retard. Pourtant, j’avais bien préparé mon dimanche citoyen avec le secrétaire (un ami de longue date). Nous avions compris à la réunion d’information sommaire du jeudi soir précédant les élections que nous devions prendre notre sort en mains. Après la lecture consciencieuse des 40 pages d’instructions, nous avons établi un premier plan de bataille le vendredi après-midi. Les opérations avant, pendant et post-scrutin étaient bien identifiées. Je voyais plus clair, mais des zones d’ombre subsistaient. Coup de bol, le soir, je rencontre un vieux briscard de président, 17 élections au compteur. En l’écoutant, je réalise qu’il y a un monde entre le manuel et la réalité. Il me donne quelques tuyaux et astuces pour gagner du temps. Samedi, nouvelle réunion avec le secrétaire. Ce coup-ci, nous sommes prêts, du moins sur papier. Pour ma tranquillité, je demande aux assesseurs d’être là à 7h15. Ils répondent positivement au billet glissé dans leurs boîtes-aux-lettres (Je n’ai pas leur téléphone). Je redoute le comptage préalable des 1730 bulletins.
Dimanche 6h55. Je fais ouvrir le bureau. Coup de bambou, le local est terriblement exigu. Le dispositif prévu s’écroule. Le secrétaire ne pourra vaquer à ses occupations de rédaction du procès-verbal, de préparation des sacs et des enveloppes contenant bulletins et documents officiels. Il n’a pas de table. Nous démontons partiellement un isoloir pour en caser une. L’isoloir se démantibule, on arrête les frais. On répare. Qu’importe, on profitera des moments creux pour avancer le travail. Vœu pieux, car dès 8H03, commence un long cortège de votants qui ne finira qu’à 13H15.
"Vous êtes le seul bureau où on fait la file, vous êtes mal organisés, je n’ai jamais vu ça !"
Moi non plus. Je cherche la faille. Les deux dames qui pointent les électeurs sur les listes ne lèvent pas le nez. Le secrétaire estampille les bulletins, je ne tombe jamais à court. La file augmente dans la cour de récré. Le pointage fait deux erreurs coup sur coup. Il est 10h00. Nous n’avons pas arrêté une seconde. Une pause s’impose. Je sors du bureau et malgré la grogne que je sens monter, je demande trois minutes de relâche. J’explique la situation : file dès 8h, nouveau bureau, fatigue oculaire des pointeuses. Trois minutes, svp.
"Prenez-en même 5, nous dit une brave dame."
C’est gagné. Nous soufflons 5 minutes, café, un demi croissant et ça repart. Plus aucune erreur ne sera commise.
13h15. Vingt minutes pour manger et la course contre la montre continue. Comparer les listes de pointage, relever les absents ( 152 sur 748), compter les bulletins non utilisés, consigner les noms des électeurs admis à voter en dernière minute, repérer les bulletins glissés dans la mauvaise urne, établir le procès-verbal… La concentration reste intense après cinq heures déjà enfilées sans répit. Je vérifie et revérifie tout, le secrétaire est encore plus minutieux que moi et aussi anxieux de bien faire pour une première.
Ca y est, la paperasse est bouclée vers 16h. Coup de fil de la commune : vous êtes les derniers, qu’est-ce que vous f… ? Aïe ! Vite, vite, empaqueter les différentes sortes de bulletins dans des sacs poubelle fragiles et puis les bourrer dans des sacs trop petits. Ensuite, les ficeler avec de la corde. L’étiquette d’identification à glisser sur la ficelle casse. Une fois, deux fois. Bref… 16h50, nous arrivons, hébétés, aux bureaux de dépouillement. ( voir début).
Mission accomplie. Je suis vide et vidé. Je somnole dans la voiture. Je songe : si c’était à refaire ? J’étais volontaire pour présider un "bureau de vote utilisant le vote traditionnel." Cette tradition n’est-elle pas révolue, à l’ère digitale ? Le vote électronique généralisé épargne en tout cas une manutention laborieuse. Allez, au fond de moi, je suis satisfait. Nous avons ramé, mais le boulot est fait. Le dépouillement ne connut aucun retard à cause du bureau 61. Lentement mais sûrement. Je vois déjà les améliorations possibles pour une prochaine fois, ne fût-ce qu’être désigné plus tôt. Une employée communale m’interpelle : "la NVA et le PS cartonnent." C’est ce que j’avais prévu. Là, je suis en terrain connu : journaliste politique, c’est mon premier métier. Beaucoup plus reposant.
Patrice Gilly
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