


"Un peu par hasard, j’ai, ce jour-là, fait mes courses dans une grande surface connue que je fréquente rarement. La caissière m’a demandé si je prenais les pochettes Pixar. Peu sensible aux gadgets et ignorant de quoi il s’agissait, j’ai refusé. Deux jours plus tard, en effervescence, mes petites-filles arrivent chez nous avec quelques-unes de ces fameuses cartes Pixar. Elles m’expliquent que l’on peut jouer avec elles, que certaines sont plus fortes que d’autres en amitié, en audace, en autorité et encore en qualité star. Eve ne comprend pas ce que veulent dire ces mots mais bon, on peut jouer sans le savoir, ce n’est pas important. Les gamines me font l’article. Elles précisent que l’on ne doit pas acheter ces pochettes, qu’on les reçoit en fonction de la somme d’argent à payer. Et puis on joue et on les échange, dans la cour de récréation, chez les louveteaux, n’importe où… Je joue quelques minutes avec elles et nous constatons que le jeu n’est pas terrible. Peu importe, ce n’est pas ça qui compte!
Allez, me dis-je la semaine suivante, je vais retourner faire mes achats dans ce magasin. L’autre grand-mère a déjà acheté le classeur ad hoc. Moi qui refuse en général ce genre d’attrape-nigauds, je craque.
L’impression de se faire avoir…
Mes sacs remplis (je n’ai pas fait les choses à moitié, j’ai même un peu anticipé les aliments du mois suivant…), j’arrive à la caisse. La nouvelle tombe : il n’y a plus d’images! Ce magasin n’est pas le plus proche de chez moi et je la trouve saumâtre. Le responsable, que j’apostrophe, se confond en excuses et m’annonce qu’il n’y peut rien, que la firme est dépassée par le succès, que je pourrai bien sûr obtenir mes dix pochettes lors de mon prochain passage (tiens donc!). Sûr? Il peut me les réserver? Non hélas, c’est impossible! Je me mords les doigts et je sors avec la nette impression de m’être fait avoir. L’idée me passe par la tête de laisser tomber et puis, zut, j’y ai droit quand même. Entretemps, un tonton qui, lui, fréquente habituellement ladite grande surface, donne à ses nièces une importante pile de ses doubles. Lui les collectionne, sans y attacher une énorme importance, pour ses mômes pas encore très grands. Il nous apprend que dans telle entreprise, les employés, adultes, échangent aussi ces cartes. Quel trafic !
Nous obtenons les cartes dans un magasin d’une autre province. (Eh oui, je dis "nous"!). La caissière nous rend le ticket sur lequel il est stipulé que nous avons droit à dix pochettes. Et moi, je pense tout haut: on pourrait encore les avoir dans d’autres magasins. Les enfants jubilent et… je réfléchis avec une certaine mauvaise conscience: serait-ce tricher? Nous ne ferons de tort à personne et après tout, ne serait-ce pas récupérer les premières pochettes refusées ? Mais j’insiste, je ne ferai pas un trajet rien que pour les obtenir. En conduisant l’une des enfants chez sa marraine, je passe avec l’autre chercher, une deuxième fois, les dix pochettes. Mais je refuse de reprendre le ticket de caisse. N’exagérons tout de même pas.
Décodons le marketing…
Sur les 216 images existantes, nous (eh oui, me voilà encore avec un "nous" !), nous donc, en avons réuni la moitié. "Mammy, insistent les filles, tu n’irais plus chez … ? Seulement une fois?" "Non", dis-je, "c’est plus cher que l’autre grande surface où je vais d’habitude." Et puis, un jour où je passe devant la grande surface, alors qu’il me faut peu de choses, j’y rentre malgré tout. Et je sors à nouveau sans les images, en rupture de stock. Cette fois, j’annonce à mes petites-filles que j’irai rechercher les cartes quand je passerai devant le magasin mais - je me le promets - sans rien acheter. Et j’explique l’objectif commercial: on va une fois au magasin, on commence la collection et puis… on y retourne et c’est sans arrêt. Le magasin fait du bénéfice avec de nouveaux clients mais moi, je dépense plus que nécessaire, plus que ce que je voulais. Cette petite leçon pédagogique m’apaise. Cette fois-là, je tiens bon (enfin presque, j’avoue que je sors tout de même avec une pochette de plus que les deux que je venais réclamer). Sur le ticket de caisse, figure l’annonce d’une bourse d’échange, ce que je dis aux gamines sans y faire vraiment attention. Le téléphone ne tarde pas à sonner: "Tu fais quoi, après midi? Tu sais, c’est l’échange … Eve va au théâtre mais moi je suis là". Quand on a commencé, pourquoi dire non? Je suis curieuse de voir comment ça marche et les enfants ont tellement envie de compléter la collection…
Echangisme
Pendant que Manoëlle fait son devoir, je réalise qu’il faut un minimum d’organisation pour pouvoir échanger. Si j’attends la fin du travail scolaire pour en parler, nous arriverons très tard. Alors, en riant de moi tout en me disant que je me suis vraiment laissé avoir, je note les numéros des cartes manquantes (39!) et je classe le gros paquet de doubles, triples, quadruples images.
Au magasin, les "échangeurs" - souvent un adulte, parent ou grands-parents, avec un enfant - se bousculent dans l’entrée. Certains, une majorité me semble-t-il, sont décontractés, donnent les doubles qu’ils possèdent même s’ils n’en reçoivent pas autant. D’autres prennent les choses avec un grand sérieux: on échange une pour une, une "dorée" pour deux ou dix. Ma petite-fille, elle, donne et reçoit sans problème. Ouf ! J’insiste en soufflant dans son oreille : "C’est du jeu".
Après une heure, nous partons. J’en ai assez, il fait chaud, nous sommes debout, j’ai autre chose à faire et Manoëlle aussi. Nous avons récupéré vingt cartes et elle est contente… Un peu offusquée aussi de constater l’absence totale d’organisation de l’échange. J’explique à nouveau: "Tu sais, les cartes sont là pour attirer les clients. Pour que le magasin gagne un maximum d’argent. Alors, il ne va pas payer des personnes qui travailleront une après-midi pour nous aider! Leur but, c’est seulement de vendre!" Et je pense tout bas que la rareté de certains des Pixar est organisée, ce n’est pas possible autrement. Il nous manquera donc toujours dix cartes!
Beau montage commercial, magnifique piège à c…"
Juliette Astérion
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