Le 26 mars prochain, Koh-Lanta revient sur les écrans de TF1 à la grande joie des familles. Le suspense d’une élimination hebdomadaire soutient l’intérêt. C’est l’occasion de commenter ensemble un spectacle où des caractères bien trempés s’affrontent dans des situations plus dures que la vraie vie. Les épreuves censées se dérouler en temps réel sont post-montées de manière à articuler une chronologie narrative et sélective. Seul le "croustillant" aboutit sur antenne. La télé-réalité reconstruit le réel. Pour la saison 2010, l’émission a engagé des sportifs professionnels afin de pimenter les 8 semaines de survie. TF1 craint probablement une érosion de l’audience. Les Experts, Dr House, F.B.I. portés disparus détrônent régulièrement la "télé-vérité" sur les chaînes privées.
Les émules de Loft Story cherchent leur deuxième souffle dans deux directions. Le courant doux propose des émissions de coaching : aide à l’éducation des enfants, recherche de l’âme sœur, cours de cuisine. Un dîner presque parfait régale un nombre croissant de spectateurs à l’heure de l’apéro. Le courant dur dope la dose de spectacle et de réalité en proposant des "concepts" très extrêmes. Les versions bulgare et pakistanaise de Koh-Lanta durcissent les conditions de survie au point de compter plusieurs morts l’été dernier. Une chaîne britannique filme en direct un homme jouant à la roulette russe. Fear Factor, a émigré sur des chaînes satellites après deux saisons sur TF1. Les candidats devaient surmonter leurs phobies en trempant, par ex., dans un bain d’asticots où ils manquent d’étouffer. Le programme est interdit aux moins de douze ans. Heureusement, car les grosses audiences des débuts captaient surtout un jeune public.
Les chaînes publiques bannissent toujours ce qui confine parfois à la télé-poubelle. Mieux, en articulant une réflexion sur deux soirées, aujourd’hui et demain, France 2 dénonce vigoureusement la surenchère morbide. Ce soir, vous pourrez voir un documentaire de Christophe Nick, à regarder absolument en famille. De vrais candidats participent à un faux jeu. Portés par le public, ils sont 81% à infliger une décharge maximale de 460 volts à leur partenaire mal inspiré. La foule joue un rôle important. Le philosophe Yves Michaud explique qu’il est extrêmement difficile de se retirer d’un jeu ou d’une situation une fois qu’on s’y est engagé. Les joueurs se sentent liés : ils ont signé un contrat et ils ont accepté les consignes du producteur. Pourtant, ils auraient pu abdiquer sachant que le jeu ne serait pas diffusé à l’antenne.
Question aux participants : pourquoi êtes-vous monté jusqu’à 460 volts. Philippe, 52 ans répond : "On m’a dit : faut faire comme ça. Les gars qui me l’ont dit, ils savent ce qu’ils font. Moi, je fais. Je me doutais bien qu’y devait griller là-dedans. Mais c’est pas mon problème, hein ?"
Question : pourquoi adhérer à des clauses inhumaines? Pour vivre un moment extraordinaire dans une existence insipide. Le réel nous pèse, dit un autre philosophe, Michel Serres. "La télé-réalité offre une réalité de rechange, car j’ai perdu la mienne". Les écrans, en tant qu’ils nous détournent du réel, nous masquent la finitude de notre condition et, du même coup, notre mort. Souhaitons ne jamais voir la mort en direct. Rien n’est moins certain ; plusieurs morales cohabitent dans la société et se neutralisent.
Demain, "Le temps de cerveau disponible", diffusée trop tard retrace 50 ans de télé-réalité, un concept importé des pays anglo-saxons. Celui-ci a considérablement évolué en introduisant le principe de l’élimination successive des candidats. Enregistrez l’émission et démontez en famille ce réel manipulé, arrangé, reconstruit pour faire de l’audience. La télé-réalité amalgame constamment fiction et réel. Incitons nos 12-15 ans à comparer la vraie vie et celle mise en scène à l’écran, pour les aider à prendre du recul et à revenir dans le monde réel.
Philosophie magazine s’est associée à l’initiative. Son dossier, "La télé nous rend-elle mauvais ?" reprend les points de vue de philosophes, de sociologues et de journalistes. Jean-Louis Missika s’écarte du ton général. Il relativise l’emprise de la télé sur les comportements humains et attire l’attention sur les documents autoproduits circulant sur Internet. "A voir des adolescents se mettre en danger, certains vont bientôt regretter la télé-réalité… La fin de la télévision n’est pas la fin de la violence des images."
Raison de plus pour parler ensemble, parents et enfants, de ces écrans producteurs du meilleur comme du pire.
Patrice Gilly
Jusqu’où va la télé, en 2 parties sur France 2.
Le jeu de la mort, 17 mars à 20h35 (94’)
Le temps de cerveau disponible, le 18 mars à 22h46 (58’)
Philosophie Magazine, n°37, mars 2010
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