
L’an dernier, une femme portant le voile est devenue membre du parlement bruxellois. Début février, une autre musulmane voilée a été nommée membre du Centre pour l’égalité des chances. Il y a une semaine, la justice a autorisé une enseignante voilée à donner cours. Chacune de ces affaires a fait beaucoup de bruit en Belgique et relancé un vieux débat : la place de la religion dans l’espace public. De quoi s’agit-il ?
Public
Quand on parle de l’espace public, on pense aux rues, aux places, aux boulevards, aux parcs… soit ces espaces qui sont accessibles à tout le monde et que personne ne peut s’approprier. En d’autres mots, l’espace public désigne les espaces communs où se tiennent les publics, les habitants de la ville. Dans ces espaces, les comportements de chacun et de tous sont réglés. Pas question, par exemple, de se promener tout nu (comme on pourrait le faire chez soi, donc dans son espace privé) ou d’empêcher quelqu’un de s’asseoir sur le même banc. L’école ou une salle de tribunal sont aussi des espaces publics. Car "espace public" désigne également le monde des débats politiques, c’est-à-dire tous les lieux où se discutent des idées, des opinions, où naissent des règles, des lois qui permettent la vie en commun, qui permettent d’organiser le fonctionnement du gouvernement… Pour résumer, on pourrait dire que l’espace public désigne tous ces lieux où l’État est compétent. Tandis que l’espace privé désigne ces lieux où l’État n’a pas à mettre son nez, par exemple, la maison (sauf, évidemment en cas de problème. Par exemple, si une personne maltraite sa famille). Chez soi, on peut, par exemple, pratiquer une religion. Et dans l’espace public, la religion a-t-elle une place ?
Neutralité
En Belgique, chacun a le droit de pratiquer librement sa religion ou de ne croire en aucun dieu. C’est écrit dans la Déclaration des droits de l’Homme que la Belgique a signé et respecte. C’est aussi écrit, depuis la naissance de la Belgique (en 1830) dans la Constitution, soit l’ensemble des textes qui disent comment le pays doit être organisé. Cette même Constitution a aussi prévu une autre loi fondamentale : la séparation entre la religion et l’État. Autrement dit, en Belgique, la religion ne peut pas intervenir dans le fonctionnement de l’État. Notre pays est qualifié d’État neutre. Cela veut dire que l’État, donc le gouvernement, les autorités… n’interviennent pas dans l’organisation des différentes religions (l’État ne désigne pas les chefs religieux, par exemple) et n’en privilégient aucune. Neutre signifie également que la Belgique est un pays qui reconnaît la liberté des cultes (donc la liberté de croire ou de ne pas croire), qui accorde les mêmes droits aux différents cultes (lire dico), aux autres croyances et qui est neutre vis-à-vis de ses citoyens. Autrement dit, qui les traite de manière égale quelle que soit leur croyance ou leur absence de croyance. Par exemple, qu’ils soient catholiques, orthodoxes, musulmans, juifs ou non-croyants, tous les citoyens doivent être traités de la même manière à la maison communale, devant la justice… Et à l’école ?
Décret et Roi
Dans les écoles de la Communauté français aussi la neutralité doit être respectée. Un Décret, c’est ainsi qu’on appelle les lois votées par le Parlement de la Communauté française dit notamment que l’école doit respecter les idées philosophiques ou religieuses des élèves et de leurs parents. Les enseignants ne peuvent pas, par exemple, influencer ou imposer leurs croyances aux élèves. Pour faire respecter cette neutralité, certaines écoles l’ont inscrit dans leur fameux ROI, autrement dit dans le Règlement d’ordre intérieur. Résultat, dans beaucoup d’écoles, ni les élèves, ni les enseignants ne peuvent afficher des signes religieux visibles. Par exemple, un kirpan (le turban des sikhs), un foulard musulman, une croix catholique… Pourtant, la semaine dernière, une professeure de mathématiques à Charleroi qui avait été renvoyée parce qu’elle porte le voile a obtenu de la justice le droit de retourner à l’école. Pourquoi ? Parce que la justice a estimé que selon la Déclaration des droits de l’Homme, l’enseignante a le droit d’exprimer sa religion. La justice a aussi constaté que l’école n’avait pas interdit de tels signes religieux dans son règlement. Donc, retour en classe pour l’enseignante. Cette décision qui a suivi l’arrivée de deux autres femmes voilées dans des espaces publics a relancé une question importante: comment respecter à la fois la neutralité dans l’espace public et la liberté de religion qui fait partie des droits de l’Homme ? On se retrouve donc face à ce qu’on appelle un conflit de valeurs, autrement dit un conflit entre ces idées importantes qui guident nos comportements, par exemple la liberté (de pensée, d’expression…), le droit, l’égalité…
Une règle claire ?
Une des réponses est de donner plus de place à la laïcité. Explication. Dans tous les espaces publics, il y a des croyants et des non-croyants. Donc, parmi les enseignants, comme parmi les hommes et femmes politiques, certains sont catholiques, d’autres protestants, bouddhistes, musulmans ou ne croient pas comme les athées. La plupart mettent de côté leur religion quand ils donnent cours ou discutent d’une loi. Ils respectent ce qu’on appelle la laïcité, un autre terme pour désigner la séparation entre le pouvoir politique et la religion. Cette laïcité permet d’éviter qu’un responsable politique prenne une décision en fonction de sa religion. À l’école, la neutralité a pour but d’empêcher les enseignants d’influencer leurs élèves. Mais quand on porte un vêtement ou un signe religieux (une croix, un voile…), est-on encore neutre ? D’après la majorité, la réponse est non. Un professeur ou un responsable politique qui porte le voile, apporte sa croyance privée dans un espace public. Donc, même sans rien dire, la personne qui porte un voile envoie un message à tous les autres. Rappelons que pour beaucoup, le voile symbolise l’inégalité entre les hommes et les femmes. En d’autres mots, non seulement, le voile ne respecte pas la neutralité, mais il est aussi contraire aux Droits de l’Homme. Face à cette situation, de nombreux responsables politiques veulent voter des lois pour interdire le voile partout dans l’espace public. Mais une loi va-t-elle résoudre le problème ? Suffira-t-elle à faire en sorte que les différentes croyances puissent cohabiter ensemble selon des règles qui respectent chacun ?
S.L.
Dico : Six cultes
Aujourd’hui, six cultes sont reconnus en Belgique. Il s’agit des cultes catholique, protestant, israélite, anglican, musulman et orthodoxe.






