Des sans-papiers vivent dans les parcs et les bois

Le 1er juillet, la police a chassé plus de 380 sans-papiers qui occupaient les locaux d'une école dans le centre de Bruxelles. Depuis, certains de ces étrangers qui n'ont pas l'autorisation de vivre en Belgique ont trouvé un autre refuge. D'autres ont rejoint ceux qui vivent dans les parcs publics… comme celui de la Porte de Hal.
Bois
Depuis des mois, ils sont plusieurs centaines de sans-papiers à vivre entre les buissons, dans des conditions très difficiles: sans eau potable, sans toilettes, sans couvertures, sans médicaments, avec peu de nourriture… À part les associations qui aident les personnes sans papiers et quelques citoyens, personne ne se préoccupait de ces étrangers dans la nature. Il a fallu que des voisins commencent à se plaindre du bruit, de la saleté, des bagarres… pour qu'on entende parler d'eux. Ils ne sont pas les seuls sans-papiers à vivre dans la nature. À Calais, en France, cela existe depuis des années.
Reportages
Calais est située à quelque 50 km de la frontière belge. Cette ville qui est aussi un port est reliée à la Grande-Bretagne par le Tunnel de la Manche. Long de 49 km environ, ce tunnel sous-marin permet à des camions de marchandises, mais aussi à des autocars, des voitures… de passer facilement du continent européen à la Grande-Bretagne. De nombreux bateaux, ferries… traversent aussi chaque jour la Manche. À cause de ce trafic, Calais attire chaque année des milliers d'étrangers sans papiers qui veulent se rendre en Grande-Bretagne. Pourquoi? Parce que, dans ce pays, contrairement à la Belgique ou la France, par exemple, ils n'ont pas besoin de papiers pour s'installer, vivre, travailler… Mais pas facile de faire la traversée sans papiers. À cause de la douane, des policiers... Alors, presque toutes les nuits, des clandestins essayent de grimper dans un camion, de se cacher dans un bateau… En attendant de réaliser leur rêve, ils vivent dans des conditions affreuses. C'est le cas de Massoud, un jeune Afghan de 20 ans. Il vit dans la "jungle", c'est le nom d'un petit bois situé près du port. C'est là que de nombreux clandestins comme lui ont construit des abris avec des couvertures, des bouts de bois, des bâches en plastique… "La police vient souvent ici. Ils cassent tout pour nous chasser". Jusqu'en mai dernier, il n'y avait pas d'eau dans la "jungle". Les autorités de Calais ont fini par installer un robinet qui sert à quelque 500 personnes. En attendant, une terrible maladie a commencé à frapper les clandestins: la gale! Elle est provoquée par le manque d'hygiène! Massoud a de la chance. Grâce aux quelques associations qui aident les étrangers, il a réussi à prendre une douche… il y a cinq jours. C'est aussi elles qui lui donnent à manger. "On vit comme des animaux!" Mais pourquoi a-t-il quitté son pays? "Il y a la guerre en Afghanistan et je n'ai plus de famille. Ma mère est morte depuis des années et mon père a été tué par une bombe. Il y a deux ans, je suis parti avec un groupe de compatriotes. On a voyagé pendant six mois, traversé l'Iran et la Turquie avant d'arriver en Italie. Mais les Italiens s n'ont pas voulu me donner l'asile, donc l'autorisation de vivre sur leur sol, et ils m'ont chassé. Alors j'ai décidé d'aller en Grande-Bretagne. Ça fait quatre mois que je suis ici. Toutes les nuits, j'essaie avec deux amis de monter dans un camion. Mais il y a trop de grilles et de surveillance. La police est partout et les chauffeurs contrôlent tous les coins de leur camion". Ce soir-là, Massoud allait réessayer. Mais on ne sait pas s'il a réussi.
Violences
Salomon, lui, tente depuis trois mois d'aller en Grande-Bretagne. Cet Érythréen de 23 ans a quitté son pays en mai 2007. Très jeune, il a été obligé de combattre lors la guerre qui a opposé son pays et l'Éthiopie voisine. C'était entre 1998 et 2000. Après la guerre, il a fait des études de mécanicien. Mais il ne trouvait pas de travail. Le plus grave pour lui, c'est le manque de liberté, les mauvais traitements, le non-respect des droits de l'homme… Soit la dictature qui existe dans son pays. Cet ancien enfant-soldat a donc décidé de partir, de trouver un pays où il pourrait vivre dignement. Après avoir traversé à pied le Soudan et la Libye - cela lui a pris deux mois -, il a pris un bateau jusqu'en Italie. Ce sont des passeurs qui ont organisé son voyage. Les passeurs sont ces trafiquants qui, en échange d'argent, aident des étrangers à entrer illégalement en Europe. Salomon a eu de la chance. En effet, de nombreux clandestins comme lui meurent noyés, à cause des tempêtes, des bateaux trop chargés ou parce que les passeurs les jettent à la mer… Après avoir travaillé quelques mois au noir, donc illégalement, Salomon a quitté l'Italie pour Calais. Très vite, ses économies se sont épuisées et il a été vivre dans les bois. Il y a un mois, une sale aventure lui est arrivée. Une nuit, alors qu'il se rendait au port, quelqu'un lui a tiré dessus. À l'hôpital, les médecins ont retiré la balle et sa jambe va mieux. Salomon ne sait pas si c'est un policier ou un raciste qui lui a tiré dessus. De toute façon, il ne peut pas s'adresser à la justice puisqu'il n'a pas de papiers, donc pas le droit d'être là… "Tout ce que je veux, c'est pouvoir vivre comme tout le monde. En Grande-Bretagne, je n'ai pas besoin de papiers pour travailler, manger, avoir un toit sur ma tête. La première chose que je ferai dès que j'aurais traversé la Manche, c'est essayer d'avoir des nouvelles de ma famille". Depuis qu'il est parti, Salomon ne sait pas ce que ses parents et ses quatre frères et sœurs sont devenus.
No Border
Pour protester contre la manière dont Massoud, Salomon et tous les autres sans-papiers de Calais et d'ailleurs sont traités, une manifestation s'est déroulée le 27 juin dans cette ville française. Certains des manifestants, venus de France, de Belgique et de Grande-Bretagne, notamment, ont campé pendant une semaine dans les bois. Leur "camping" s'appelait No Border : "pas de frontière", en anglais. Le but de ce camp et de la manifestation? Demander que chacun soit libre de circuler, que cesse la répression contre les migrants (donc les personnes qui quittent leur pays pour s'installer dans un autre), montrer sa solidarité avec les sans-papiers, informer la population sur leur situation… Mais, le jour de la manifestation, Calais semblait une ville vide! En effet, les manifestants ont été présentés comme des personnes violentes qui venaient tout casser à Calais. Résultat: beaucoup de Calaisiens se sont enfermés chez eux, les magasins n'ont pas ouvert leurs portes, des barrages ont été installés un peu partout… et environ 2500 policiers ont été déployés dans les rues. Ces derniers étaient deux fois et demie plus nombreux que les manifestants! Ceux-ci n'ont rien cassé, ni démoli. Ils ont manifesté calmement et en musique. Ils ont été rejoints par des Calaisiens qui avaient compris qu'on leur avait fait inutilement peur. Eux aussi ont marché pour dire non au gouvernement français qui punit la solidarité (chez nos voisins, celui ou celle qui aide un sans-papier peut se retrouver en prison!). Pour refuser que des hommes, des femmes et des enfants soient parfois traités comme des criminels ou obligés de vivre dans les bois comme des animaux!
Samira Loulidi